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Esclavage aux Antilles

1698–1791 · Dossier 3

Débarquer et être vendu aux Antilles

La terre est en vue, le navire négrier jette l’ancre, on ouvre les écoutilles. Rien n’est fini. Un inspecteur monte à bord et décide qui peut être vendu. Des fonctionnaires de l’île prélèvent les plus forts, avant même que la vente commence. On expose, on rentre sous le pont, on recommence le lendemain. Et l’on continue de mourir.

Publié le 14 août 2026 · Mis à jour le 15 août 2026 · 15 min de lecture · Texte, documents et schémas sourcés

Collection · 3/3 · De la capture aux Antilles

Le 17 février 1700, un navire nommé l’Europe jette l’ancre devant Fort-Royal, en Martinique. Il vient de la côte d’Afrique, où son équipage a passé des mois à acheter des captifs, et il porte près de mille personnes enfermées à bord. Il arrive en mauvais état : la coque fait eau, on pompe depuis deux mois, les vivres manquent, et le scorbut a atteint les personnes qu’il transporte.

La vente de ces personnes s’achève le 1er avril. Deux cent cinquante-trois d’entre elles sont mortes avant ou pendant la traversée. Cent seize meurent après — entre le jour où la terre est atteinte et le dernier jour de la vente.

On imagine l’arrivée comme la fin de l’épreuve. Elle en ouvre une autre. Entre le mouillage et la dernière signature, il se passe des semaines, et ces semaines ont leurs opérations propres : une inspection sanitaire, un tri, une exposition quotidienne sur le pont, un entrepôt, des ventes une à une, un lot de fin.

Ce dossier suit cette séquence à Saint-Domingue — la partie française de l’île qui porte aujourd’hui Haïti et la République dominicaine —, à la Martinique et en Guadeloupe. Ses quatre chapitres suivent les étapes de la procédure, non l’ordre des dates : chacun porte les siennes en tête.

1

Saint-Pierre de la Martinique, 1731

Un inspecteur décide qui peut être vendu

Saint-Pierre est, comme Fort-Royal, un port de la Martinique. Un navire négrier qui y jette l’ancre ne se vide pas aussitôt. Le capitaine descend d’abord déclarer sa cargaison devant les fonctionnaires de l’île — « cargaison » est le mot des papiers, et il désigne des personnes. Puis un inspecteur sanitaire monte à bord. La colonie redoute que les personnes déportées n’y apportent des épidémies : cet homme peut mettre le navire entier en quarantaine, ou ordonner que celles atteintes de scorbut ou de variole soient débarquées hors de la ville. Un petit problème sanitaire pouvait se racheter ; un grave, non. Son avis n’ouvre pas des soins : il ouvre, ou il ferme, un droit de vendre.

En 1731, le Saint-Louis, navire de la Compagnie des Indes, fait escale à Saint-Pierre alors qu’il conduit 340 personnes captives vers la Louisiane. Beaucoup sont tombées malades, et leur état a empiré quand les vivres ont manqué ; craignant de les perdre toutes, son capitaine s’arrête pour leur laisser le temps de se remettre. L’inspecteur en juge quatre-vingt-douze inaptes au voyage et ordonne qu’on les mette à terre pour s’y rétablir. La semaine suivante, dix autres les rejoignent. Aucune de ces cent deux personnes ne se rétablit, et le navire repart pour la Louisiane avec les 229 restées à bord.

Elles sont alors à Saint-Pierre, malades, sans navire et sans acheteur. L’agent de la compagnie demande l’autorisation de les vendre à bas prix. Le gouverneur refuse : l’inspecteur les a jugées hors d’état d’être vendues. Aucun document ne dit ce qu’elles sont devenues. Robert Harms, qui a retrouvé cette affaire, tient pour probable qu’elles sont mortes — c’est son inférence, et aucune pièce ne l’établit.

Voilà ce que produit un examen sanitaire dans un port de vente. Il n’a pas partagé ces cent deux personnes entre malades à soigner et bien portants : c’est précisément pour qu’elles se remettent qu’on les avait mises à terre. Il les a partagées entre marchandise recevable et marchandise qui ne l’est plus. Et c’est ce second jugement, non leur état, qui décide de la suite : à partir du refus du gouverneur, plus personne n’écrit sur elles.

Source de cette partie : [2]

Voir les preuves précises et leurs limites

Une fois les déclarations d’arrivée faites devant les fonctionnaires coloniaux, un inspecteur sanitaire monte à bord des navires négriers arrivant à Saint-Pierre de la Martinique. Les autorités de l’île craignant que les personnes déportées n’y apportent des épidémies, cet inspecteur a le droit de mettre le navire entier en quarantaine, ou d’ordonner que celles atteintes de scorbut ou de variole soient débarquées hors de la ville. Robert Harms précise que ces inspecteurs pouvaient à l’occasion être achetés pour fermer les yeux sur de petits problèmes sanitaires, mais qu’ils prenaient les graves très au sérieux.

  • Source [2] — p. 336 : venue de l’inspecteur sanitaire après les déclarations, droit de quarantaine, débarquement hors de Saint-Pierre des personnes atteintes de scorbut ou de variole, et attitude des inspecteurs selon la gravité

À garder en tête : Harms énonce ces pouvoirs à propos de l’arrivée de la Diligent en 1732 à Saint-Pierre ; ils ne doivent pas être étendus tels quels à d’autres ports ni à d’autres décennies. Le motif invoqué est la protection de la colonie contre les épidémies, non l’état des personnes examinées.

En 1731, le navire Saint-Louis de la Compagnie des Indes fait escale à Saint-Pierre de la Martinique en route vers la Louisiane avec 340 personnes captives ; beaucoup sont tombées malades, et leur état a empiré lorsque les vivres ont manqué. Craignant de les perdre toutes, le capitaine s’arrête pour leur laisser le temps de se rétablir. L’inspecteur sanitaire en juge quatre-vingt-douze inaptes au voyage et ordonne qu’elles soient mises à terre pour s’y rétablir, puis dix autres la semaine suivante. Comme elles ne montrent aucun signe de rétablissement, le navire repart vers la Louisiane avec les 229 personnes restées à bord. Lorsque l’agent de la compagnie demande l’autorisation de vendre à bas prix celles laissées à terre, le gouverneur la refuse au motif que l’inspecteur les a jugées hors d’état d’être vendues. Aucun document ne dit ce qu’elles sont devenues.

  • Source [2] — p. 335–336 : escale du Saint-Louis, jugement de l’inspecteur sanitaire, débarquement de quatre-vingt-douze puis dix personnes, refus du gouverneur et absence de trace ultérieure

À garder en tête : Harms conclut lui-même qu’aucun document ne conserve le sort de ces personnes et que, très probablement, elles sont mortes : cette dernière inférence est la sienne et n’est pas établie par une pièce. Les nombres sont ceux que rapporte son étude.

2

Paris, 21 janvier 1698

Ce qu’on fera d’elles est écrit avant leur départ

Le 21 janvier 1698, à Paris, un contrat est signé. D’un côté, des habitants et des flibustiers de Saint-Domingue ; de l’autre, les directeurs de la Compagnie du Sénégal. Objet : livrer mille personnes captives dans l’île. Aucun des signataires n’ira aux Antilles ce jour-là, et aucune de ces mille personnes n’a encore été capturée.

Le contrat les compte en « pièces d’Inde » — l’unité dans laquelle ce commerce dénombre des gens — à 250 livres chacune, deux tiers d’hommes pour un tiers de femmes. Cent cinquante mille livres sont versées d’avance ; les cent mille restantes seront payées par le trésorier général de la marine, sur présentation des certificats de livraison. L’argent circule donc avant que quiconque soit embarqué.

Vient ensuite ce qui se passera à quai. Un chirurgien, ou un autre agent, classera les arrivants en deux catégories : ceux que l’acheteur doit accepter, et ceux qu’il peut refuser — le rebut, dans le vocabulaire du commerce. Puis la cargaison passera aux acheteurs trois jours après l’arrivée.

Le tri n’est donc pas une réaction à l’état des personnes constaté au débarquement. Il est prévu, chiffré, antérieur au voyage. Et il fait entrer un savoir médical dans une opération marchande : celui qui examinera les corps ne le fera pas pour les soigner, mais pour dire lesquels sont recevables.

Reste ce que ce contrat est devenu. Sur les mille personnes promises, environ 899 furent acceptées. Le manque ne fut pas soldé en argent : un arrêt de 1701 obligea la Compagnie à le prélever sur une cargaison suivante. Le déficit d’une livraison se comble en déportant d’autres gens.

Source de cette partie : [1]

Voir les preuves précises et leurs limites

Le contrat conclu à Paris le 21 janvier 1698 entre des habitants et flibustiers de Saint-Domingue et les directeurs de la Compagnie du Sénégal prévoit la livraison de mille personnes captives, dénombrées en « pièces d’Inde », au prix de 250 livres chacune et dans une proportion de deux tiers d’hommes pour un tiers de femmes. Cent cinquante mille livres sont versées d’avance aux intéressés, les cent mille restantes devant être payées par le trésorier général de la marine sur présentation des certificats de livraison. Le contrat prévoit leur classement au débarquement par un chirurgien ou un autre agent comme recevables ou de rebut, puis le transfert de la cargaison aux acheteurs trois jours après l’arrivée. Environ 899 personnes seulement furent finalement acceptées sur les mille prévues, et un arrêt de juillet 1701 obligea la Compagnie à prélever le solde sur une cargaison ultérieure.

  • Source [1] — p. 59–84, paragraphe 31 : contrat du 21 janvier 1698, parties, prix unitaire, unité de compte, proportion par sexe, échéancier de paiement, classement au débarquement, délai de remise, effectif finalement accepté et arrêt de juillet 1701

À garder en tête : Hroděj restitue les clauses du contrat à partir des archives qu’il cite. Revenir à l’acte original avant toute citation textuelle : aucune formule du contrat n’est reproduite entre guillemets. Les catégories qu’il emploie sont celles des acheteurs et ne décrivent ni l’identité ni l’expérience des personnes classées ; « pièce d’Inde » est l’unité de compte du commerce et son barème n’est pas établi ici. Le prix unitaire, l’échéancier, l’effectif de 899 et l’arrêt de 1701 proviennent d’une relecture du texte en ligne le 15 août 2026 et doivent être confirmés sur l’imprimé avant toute visualisation chiffrée. La date du 6 juillet 1701 et le prélèvement de 115 pièces au titre du solde ne sont attestés que par une seule lecture : ils ne sont pas publiés.

3

Saint-Pierre de la Martinique, mars 1732

La vente s’ouvre le 18 mars, et presque personne ne vient

La Diligent arrive à Saint-Pierre le 15 mars 1732 après soixante-six jours de mer, avec 247 personnes captives vivantes. Elle ne peut pas vendre tout de suite : une vente ne s’ouvre qu’avec l’autorisation du gouverneur. Le capitaine Pierre Mary envoie son premier lieutenant, Robert Durand, la demander à Fort-Royal. La vente s’ouvre le mardi 18 mars, à bord.

Ce matin-là, des chaloupes accostent. En descendent des hommes en habits soignés et chapeaux à larges bords : les représentants du gouverneur et d’autres fonctionnaires de l’île. On les reçoit sur la dunette, on leur sert à manger et à boire. Puis ils parcourent le navire.

Les personnes captives y sont disposées pour être vues : les femmes sur la dunette, les hommes sur le pont principal et le gaillard d’avant. Les visiteurs les regardent, examinent leurs dents, palpent leurs bras et leurs jambes, touchent leurs parties génitales, leur ordonnent de marcher, de se retourner, de sauter pour montrer leur agilité. Personne n’a consigné ce qu’elles en ont pensé. C’est la seule chose que l’on sache de leur côté de cette matinée : qu’aucun mot n’en a été gardé.

L’examen fini, ces fonctionnaires emportent dix à douze des personnes les plus fortes et les mieux portantes, sans payer, à titre de gratification. Ce n’est ni un abus isolé ni une improvisation : l’usage voulait que le gouverneur général en choisisse douze, son lieutenant huit, l’intendant six, souvent à prix réduit. Deux arrêts royaux avaient aboli la pratique, en 1715 puis en 1721 quand il fut clair que le premier n’était pas appliqué, et l’avaient remplacée par un droit de 2 % sur les personnes vendues. En 1732, les marchands de Nantes se plaignaient toujours que le gouverneur et ses commandants prélevaient un nombre arbitraire d’esclaves contre les ordres du roi, et que les capitaines y laissaient au moins 4 % de leur cargaison. Elle tenait pour une raison simple : c’est cet homme-là qui autorise la vente.

Certains achètent ensuite. Mary leur vend plusieurs personnes à 950 livres chacune — le prix qu’il espère pour chaque homme adulte, avec des prix proportionnés pour les femmes et les enfants. À Jakin, sur la côte, les marchandises données pour un homme adulte avaient valu environ deux cents livres. Le soir, celles qui n’ont pas trouvé preneur sont nourries, exercées, renvoyées sous le pont pour la nuit — et exposées de nouveau le lendemain matin.

Le lendemain, ce sont les marchands de la ville qui montent à bord. Des revendeurs : ils achètent par gros lots à bas prix et revendent ensuite par petits nombres, plus cher. Ils inspectent les personnes captives comme les fonctionnaires l’avaient fait la veille, à ceci près qu’il leur faudra payer, puis offrent beaucoup moins que le prix demandé — c’est ainsi qu’on ouvre un marchandage. Six semaines avant l’arrivée du navire, le juge et les consuls de Nantes estimaient à cinq cents livres le prix de vente moyen d’une personne esclavisée dans les îles. Mary espère approcher 950 livres par homme, et ne bouge pas. Les marchands abandonnent et s’en vont. Le soir, Durand note dans son journal qu’il en est venu beaucoup et qu’ils n’ont presque rien acheté.

La nouvelle des prix se répand dans Saint-Pierre, et les marchands cessent de venir. Le jeudi, le vendredi et le samedi, quelques acheteurs arrivent encore en barque — des revendeurs, des propriétaires d’habitations — et achètent très peu. Le dimanche, personne ne rame jusqu’au navire.

Ce dimanche-là, huit jours après l’arrivée du navire, le capitaine loue un entrepôt fortifié près de la bourse marchande. On fait descendre les personnes captives dans la chaloupe et on remonte la rivière jusqu’à l’entrepôt. Les entrepôts à esclaves de Saint-Pierre étaient réputés puants, surpeuplés et mal protégés des pluies : trois ordonnances royales, en 1708, en 1718 et en 1723, avaient réclamé qu’on les réforme. Elles étaient restées pour l’essentiel sans effet.

À terre, la vente reprend, et plus bas. Cinq personnes meurent dans l’entrepôt. Puis un revendeur de Saint-Pierre nommé Lamy se présente et emporte les quatre-vingt-seize dernières en un seul lot, à 400 livres chacune, moitié comptant et moitié payable à un an — moins de la moitié de ce que Mary réclamait le premier jour, et moins que le prix moyen estimé six semaines plus tôt.

Restent 146 personnes. Ce nombre n’est écrit nulle part : on l’obtient en retranchant des 247 arrivées le lot final et les cinq mortes. Elles ont été prélevées en gratification, ou vendues une à une, ou cédées par petits groupes à des propriétaires d’habitations et à des marchands de l’île. Qui, dans quel cas, vers où : les comptes n’en disent rien.

Du dernier acheteur, les archives ont gardé un patronyme et rien de plus — Lamy, sans prénom. C’est déjà infiniment plus que ce qu’elles ont gardé des quatre-vingt-seize.

Source de cette partie : [2]

Voir les preuves précises et leurs limites

La reconstruction de Robert Harms situe l’arrivée de La Diligent à Saint-Pierre de la Martinique le 15 mars 1732 après soixante-six jours de traversée, avec 247 personnes captives vivantes. Elle suit ensuite leur inspection et leur mise en vente : cinq meurent dans l’entrepôt et les 96 dernières sont vendues en un lot au revendeur Lamy, négociant de Saint-Pierre, au prix de 400 livres chacune, moitié comptant et moitié à un an. Harms en déduit par soustraction que les 146 autres ont été remises en gratification à des officiels locaux, ou vendues une à une ou par petits groupes à des planteurs et à des marchands de l’île.

  • Source [2] — p. 329 pour les 66 jours ; p. 350 pour l’arrivée et les 247 personnes ; p. 333–350 pour l’inspection et les ventes, particulièrement p. 349–350 pour Lamy, les cinq morts dans l’entrepôt et le calcul par soustraction des 146

À garder en tête : Harms reconstitue la séquence à partir du journal de Robert Durand, d’états de compte et d’autres archives produites par les négriers. Il signale lui-même, p. 409–410, que ces sources ne livrent presque aucune identité captive et ne permettent pas de suivre les personnes après leur vente. Le nombre de 146 n’est pas relevé dans une pièce : Harms l’obtient en retranchant de 247 les 96 du lot final et les 5 mortes, et il couvre toute la vente, y compris les personnes prélevées en gratification le premier jour. Il n’est pas le nom d’une phase de la vente. L’acheteur du lot final n’est connu que par son nom de famille — Harms écrit « un marchand d’esclaves de Saint-Pierre nommé Lamy » et Durand « un certain M. Lamy » : aucun prénom ne doit lui être donné.

Aux Antilles françaises, l’usage voulait que les fonctionnaires coloniaux choisissent des personnes captives avant l’ouverture de la vente au public : douze pour le gouverneur général, huit pour son lieutenant, six pour l’intendant, souvent à prix réduit. Des arrêts royaux abolirent cette pratique en 1715, puis de nouveau en 1721 lorsqu’il apparut que le premier n’était pas appliqué ; les fonctionnaires devaient désormais se partager un droit de 2 % sur les personnes vendues. En 1732, les marchands de Nantes se plaignaient encore que le gouverneur et ses commandants prélevaient « un nombre arbitraire d’esclaves » en contravention des ordres du roi, les capitaines abandonnant au moins 4 % de leur cargaison et souvent bien davantage. La pratique tenait parce que l’autorisation du gouverneur était requise avant qu’une vente puisse s’ouvrir : dès l’arrivée de la Diligent, le capitaine Pierre Mary envoya Robert Durand à Fort-Royal la demander au gouverneur général.

  • Source [2] — p. 335 : répartition coutumière douze, huit et six, arrêts royaux de 1715 et 1721, droit de 2 %, plainte des marchands de Nantes en 1732, proportion effectivement abandonnée et nécessité de l’autorisation du gouverneur ; p. 335–336 pour l’envoi de Durand à Fort-Royal

À garder en tête : Les proportions de 2 % et de 4 % sont celles qu’avancent les marchands de Nantes dans une plainte : ce sont leurs chiffres dans un conflit d’intérêts, non une mesure indépendante. Les mêmes marchands soutiennent qu’aucune gratification n’était donnée au temps du monopole de la Compagnie des Indes ; cette affirmation sert leur cause et n’est pas vérifiée ici. La répartition douze-huit-six est la norme de l’usage, non un relevé de ce qui fut pris à bord de la Diligent.

À l’ouverture de la vente de la Diligent à Saint-Pierre de la Martinique, des chaloupes amènent à bord des hommes en habits soignés et chapeaux à larges bords — représentants du gouverneur et autres fonctionnaires. Reçus par le capitaine et les officiers, ils sont conduits sur la dunette pour manger et boire, puis parcourent le navire où les personnes captives sont exposées : les femmes sur la dunette, les hommes sur le pont principal et le gaillard d’avant. Robert Harms énumère ce que font ces visiteurs — ils les regardent, examinent leurs dents, palpent leurs bras et leurs jambes, touchent leurs parties génitales, leur ordonnent de marcher, de se retourner ou de sauter pour montrer leur agilité — et écrit que personne n’a consigné ce que les Africains ont pensé de tout cela.

  • Source [2] — p. 334 : arrivée des chaloupes, accueil sur la dunette, disposition des personnes exposées, gestes de l’examen et constat que rien n’a été consigné de ce qu’elles en ont pensé

À garder en tête : Les gestes sont ceux que Harms décrit comme la routine de ces visites ; la source ne dit pas lesquels ont été faits à quelle personne. Harms ajoute que le rituel a certainement rappelé aux captifs leur examen dans la cour du souverain de Jakin par Pierre Mary ou Robert Durand : c’est son inférence, et rien ne l’établit. Les questions qu’il pose sur ce qu’elles pouvaient éprouver sont des questions et ne doivent jamais être publiées comme des réponses. Aucune personne exposée n’est nommée.

La vente des personnes captives de la Diligent s’ouvre à Saint-Pierre de la Martinique le mardi 18 mars 1732, une fois faites devant les fonctionnaires coloniaux les déclarations d’arrivée. Robert Harms rapporte qu’après un examen long et minutieux, ces fonctionnaires blancs présents à bord prélèvent dix à douze des personnes les plus fortes et les mieux portantes à titre de gratification personnelle. Certains d’entre eux traitent ensuite avec le capitaine Pierre Mary, qui vend plusieurs personnes à 950 livres chacune — il espérait ce prix pour chaque homme adulte, et des prix proportionnés pour les femmes et les enfants, alors que les marchandises données à Jakin pour un homme adulte avaient valu environ deux cents livres. Le soir, celles qui n’ont pas été vendues sont nourries, exercées et renvoyées sous le pont pour la nuit ; elles sont exposées de nouveau le lendemain matin.

  • Source [2] — p. 336–337 : ouverture de la vente le 18 mars 1732, prélèvement des officiers, premières ventes à 950 livres et routine quotidienne d’exposition ; p. 334 pour le prix espéré par homme adulte et la valeur moyenne d’environ deux cents livres payée à Jakin

À garder en tête : Harms reconstruit la scène à partir du journal du premier lieutenant Robert Durand et des comptes du voyage. Le nombre prélevé est donné en fourchette. Harms écrit « the white officials » : ce sont les fonctionnaires coloniaux devant lesquels le capitaine venait de faire ses déclarations, et non les officiers du navire — il le confirme p. 338 en écrivant que les marchands inspectèrent les captifs « much as the government officials had done the day before ». Traduire par « officiers » déplacerait le prélèvement de l’administration vers l’équipage. Aucune des personnes exposées, prélevées ou vendues n’est nommée, et rien n’indique ce qu’elles ont fait ou dit pendant ces journées.

Le mercredi 19 mars 1732, au deuxième jour de la vente de la Diligent, les marchands d’esclaves de Saint-Pierre montent à bord : ce sont des revendeurs, qui achètent par gros lots à bas prix pour revendre ensuite par petits nombres plus cher. Ils inspectent les personnes captives comme les fonctionnaires l’avaient fait la veille, puis offrent beaucoup moins que le prix demandé pour ouvrir le marchandage. Le capitaine Pierre Mary, qui espère approcher 950 livres par homme, refuse de baisser ; les marchands abandonnent la négociation, et Robert Durand note le soir que beaucoup sont venus mais que peu ont acheté. La nouvelle des prix demandés se répand, les marchands cessent de venir ; quelques acheteurs, revendeurs ou habitants, viennent encore en barque le jeudi, le vendredi et le samedi et achètent très peu, et le dimanche aucun ne rame jusqu’au navire. Un rapport publié par le juge et les consuls de Nantes le 30 janvier 1732, six semaines avant l’arrivée de la Diligent en Martinique, estimait à cinq cents livres le prix de vente moyen d’une personne esclavisée dans les îles.

  • Source [2] — p. 337–339 : venue des revendeurs le mercredi, marchandage rompu, note de Durand, rareté des acheteurs du jeudi au samedi et absence totale le dimanche ; p. 338 pour le rapport nantais du 30 janvier 1732 et le prix moyen de cinq cents livres

À garder en tête : La revente par lots était interdite dans les Antilles françaises depuis 1665 et le pouvoir avait fini par imposer aux capitaines un délai de quinze jours avant de céder toute leur cargaison : le dossier ne publie ce cadre que s’il déclare cette réserve. Le prix moyen de cinq cents livres est une estimation d’une chambre de commerce à un moment donné, non un tarif ni une mesure : il sert de repère de grandeur, pas de référence. Harms écrit lui-même que l’on ne peut que s’interroger sur l’obstination de Pierre Mary ; ce jugement lui appartient. Aucune des personnes exposées pendant ces journées n’est nommée.

Faute d’acheteurs au prix demandé, le capitaine de la Diligent loue, huit jours après son arrivée à Saint-Pierre, un entrepôt fortifié proche de la bourse marchande, et y fait transférer les personnes captives en chaloupe puis en remontant la rivière. Robert Harms rappelle que les entrepôts à esclaves de Saint-Pierre étaient réputés puants, surpeuplés et mal protégés des pluies, et qu’ils avaient fait l’objet d’ordonnances royales de réforme en 1708, 1718 et 1723, restées pour l’essentiel sans effet.

  • Source [2] — p. 338–339 : location de l’entrepôt fortifié le huitième jour, transfert des captifs par la rivière, état des entrepôts de Saint-Pierre et ordonnances de 1708, 1718 et 1723

À garder en tête : L’état des entrepôts est établi par la répétition des ordonnances de réforme, non par une inspection de celui que loue ce capitaine. Harms ne décrit pas l’intérieur de cet entrepôt précis ni ce qui s’y est passé pendant le séjour des personnes transférées.

4

Guadeloupe, 1767 et 1791

Deux révoltes, trois lignes

Le 17 décembre 1791, le Victorieux, parti de Honfleur, débarque 107 personnes en Guadeloupe. Trois sont mortes au cours d’une révolte. C’est tout ce que la notice retient : ni la date de l’action, ni le lieu où elle éclate, ni ce qui a suivi.

Vingt-quatre ans plus tôt, la Marie, partie de Nantes en 1766, embarque 95 personnes sur les côtes d’Afrique ; 71 arrivent en Guadeloupe le 10 octobre 1767. Vingt-quatre sont mortes pendant l’expédition, et la notice précise seulement qu’un nombre indéterminé d’entre elles ont été tuées lors d’une révolte. Combien, quand, comment : rien.

Ces personnes ont agi. C’est établi, et c’est à peu près tout ce qui l’est. Ce que le répertoire a conservé de leur action tient dans un mot — révolte — posé au milieu d’un décompte de pertes. Il faut lire ces deux lignes en sachant ce qu’elles pèsent : la vente d’un seul navire, en 1732, se laisse suivre jour par jour, avec ses prix et le patronyme de son dernier acheteur.

Comparaison

Deux navires, deux archives

Ce que les papiers ont retenu de la vente d’un navire, et ce qu’ils ont retenu d’une révolte à bord d’un autre. Les deux colonnes portent sur des expéditions comparables ; l’écart est celui des documents conservés, non celui des événements.

Ce que le document permet d’établir

La Diligent, Saint-Pierre, 1732 — journal de bord et comptes de voyage

Le jour de l’arrivée et le jour d’ouverture de la vente. Le nom du capitaine et celui de son premier lieutenant. Le nombre de personnes vivantes à l’arrivée, celles mortes dans l’entrepôt, celles cédées au détail, celles vendues en lot. Les prix demandés et les prix obtenus, l’échéance de paiement, le nom de l’acheteur final. Le déroulement jour par jour, du mardi au dimanche. Ce que faisaient les visiteurs des corps qu’on leur présentait.

La Marie et le Victorieux, Guadeloupe, 1767 et 1791 — notices de répertoire

Un port de départ, une date d’arrivée, deux nombres. La mention qu’il y a eu une révolte. Pour la Marie, que des personnes y furent tuées, sans dire combien. Rien sur le jour, le lieu du déclenchement, le nombre de participants, l’armement, la répression ou l’issue. Aucun nom, d’aucun côté.

Ce que l’écart mesure

Une vente se suit heure par heure parce qu’il fallait répartir un bénéfice entre des associés. Une révolte tient en trois lignes parce qu’il ne fallait que solder une perte. Les deux documents ont été bien tenus ; ils ne servaient pas la même chose.

Les deux colonnes n’opposent pas une source riche à une source pauvre : elles opposent deux fonctions comptables. Aucune ne visait à conserver la mémoire des personnes transportées, et aucune ne le fait.

Sources de cette partie : [2] · [3]

L’écart ne tient pas à ce qui s’est passé. Il tient à qui écrivait, et pour quoi faire.

Sources de cette partie : [2] · [3] · [4]

Voir les preuves précises et leurs limites

La notice de l’expédition de La Marie partie de Nantes en 1766 indique que 95 personnes furent embarquées sur les côtes d’Afrique et que 71 arrivèrent en Guadeloupe le 10 octobre 1767 ; elle précise seulement qu’un nombre indéterminé des 24 personnes mortes pendant l’expédition furent tuées lors d’une révolte.

  • Source [3] — tome I, p. 487–488, notice 845, La Marie, 1766/17 ; sources indiquées par Mettas : Nantes B 4594, f. 65 et v°, ANOM COL C7B 2, Nantes Marine 419, f. 84
  • Source [4] — export local 2019, voyage 30845

À garder en tête : La notice est une compilation très brève : elle ne donne ni le moment, ni le déroulement, ni le nombre de personnes tuées dans l’action, ni aucun nom. Les pièces d’archives citées par Mettas doivent être consultées avant de transformer ce signal en récit.

La notice du Victorieux parti de Honfleur en 1791 indique que trois personnes captives moururent lors d’une révolte et que 107 arrivèrent en Guadeloupe le 17 décembre 1791.

  • Source [3] — tome II, p. 214, notice 107/1991, Le Victorieux, 1791/2 ; sources indiquées par Mettas : AN G5 114, AN F12 1653 et Honfleur 2 S 46
  • Source [4] — export local 2019, voyage 31991

À garder en tête : La notice ne décrit pas l’action, sa date, le lieu de son déclenchement ni la répression ; elle ne nomme personne. Ce Victorieux de 1791 doit être distingué du voyage 31971 de 1788–1789, dont la notice ne signale pas de résistance.

La reconstruction de Robert Harms situe l’arrivée de La Diligent à Saint-Pierre de la Martinique le 15 mars 1732 après soixante-six jours de traversée, avec 247 personnes captives vivantes. Elle suit ensuite leur inspection et leur mise en vente : cinq meurent dans l’entrepôt et les 96 dernières sont vendues en un lot au revendeur Lamy, négociant de Saint-Pierre, au prix de 400 livres chacune, moitié comptant et moitié à un an. Harms en déduit par soustraction que les 146 autres ont été remises en gratification à des officiels locaux, ou vendues une à une ou par petits groupes à des planteurs et à des marchands de l’île.

  • Source [2] — p. 329 pour les 66 jours ; p. 350 pour l’arrivée et les 247 personnes ; p. 333–350 pour l’inspection et les ventes, particulièrement p. 349–350 pour Lamy, les cinq morts dans l’entrepôt et le calcul par soustraction des 146

À garder en tête : Harms reconstitue la séquence à partir du journal de Robert Durand, d’états de compte et d’autres archives produites par les négriers. Il signale lui-même, p. 409–410, que ces sources ne livrent presque aucune identité captive et ne permettent pas de suivre les personnes après leur vente. Le nombre de 146 n’est pas relevé dans une pièce : Harms l’obtient en retranchant de 247 les 96 du lot final et les 5 mortes, et il couvre toute la vente, y compris les personnes prélevées en gratification le premier jour. Il n’est pas le nom d’une phase de la vente. L’acheteur du lot final n’est connu que par son nom de famille — Harms écrit « un marchand d’esclaves de Saint-Pierre nommé Lamy » et Durand « un certain M. Lamy » : aucun prénom ne doit lui être donné.

À l’ouverture de la vente de la Diligent à Saint-Pierre de la Martinique, des chaloupes amènent à bord des hommes en habits soignés et chapeaux à larges bords — représentants du gouverneur et autres fonctionnaires. Reçus par le capitaine et les officiers, ils sont conduits sur la dunette pour manger et boire, puis parcourent le navire où les personnes captives sont exposées : les femmes sur la dunette, les hommes sur le pont principal et le gaillard d’avant. Robert Harms énumère ce que font ces visiteurs — ils les regardent, examinent leurs dents, palpent leurs bras et leurs jambes, touchent leurs parties génitales, leur ordonnent de marcher, de se retourner ou de sauter pour montrer leur agilité — et écrit que personne n’a consigné ce que les Africains ont pensé de tout cela.

  • Source [2] — p. 334 : arrivée des chaloupes, accueil sur la dunette, disposition des personnes exposées, gestes de l’examen et constat que rien n’a été consigné de ce qu’elles en ont pensé

À garder en tête : Les gestes sont ceux que Harms décrit comme la routine de ces visites ; la source ne dit pas lesquels ont été faits à quelle personne. Harms ajoute que le rituel a certainement rappelé aux captifs leur examen dans la cour du souverain de Jakin par Pierre Mary ou Robert Durand : c’est son inférence, et rien ne l’établit. Les questions qu’il pose sur ce qu’elles pouvaient éprouver sont des questions et ne doivent jamais être publiées comme des réponses. Aucune personne exposée n’est nommée.

Conclusion

Une procédure, et ce qu’elle fait à des vies

Entre le mouillage et la dernière signature, il y a une procédure. Elle a ses étapes, ses professionnels, ses délais et ses prix : un inspecteur qui décide qui est vendable, un chirurgien ou un autre agent qui classe, des fonctionnaires qui se servent avant les acheteurs, un entrepôt que trois ordonnances royales n’ont pas suffi à assainir, des ventes au détail puis un lot de fin payé pour moitié à un an. Rien de tout cela n’est improvisé : le contrat de 1698 le prévoyait, chiffré, avant même qu’aucune de ces personnes soit capturée.

Cette procédure tue, et les comptes l’enregistrent sans le nommer ainsi : 116 morts à Fort-Royal pendant les six semaines de la vente, cinq dans l’entrepôt de Saint-Pierre, cent deux personnes laissées à terre dont plus rien n’est dit. Elle disperse aussi : sur les 247 personnes débarquées de la Diligent, 146 quittent la séquence une à une ou par petits groupes, et rien n’indique vers où.

Reste le silence qui suit la vente. Il n’est pas un vide à combler par des suppositions ; c’est une donnée, et la plus dure de ce dossier. Ces papiers ont soigneusement conservé ce qui servait à répartir un bénéfice — un nom d’acheteur, un prix, une échéance — et rien de ce qui aurait permis de reconnaître quelqu’un.

Sources de cette partie : [1] · [2]

Voir les preuves précises et leurs limites

Le contrat conclu à Paris le 21 janvier 1698 entre des habitants et flibustiers de Saint-Domingue et les directeurs de la Compagnie du Sénégal prévoit la livraison de mille personnes captives, dénombrées en « pièces d’Inde », au prix de 250 livres chacune et dans une proportion de deux tiers d’hommes pour un tiers de femmes. Cent cinquante mille livres sont versées d’avance aux intéressés, les cent mille restantes devant être payées par le trésorier général de la marine sur présentation des certificats de livraison. Le contrat prévoit leur classement au débarquement par un chirurgien ou un autre agent comme recevables ou de rebut, puis le transfert de la cargaison aux acheteurs trois jours après l’arrivée. Environ 899 personnes seulement furent finalement acceptées sur les mille prévues, et un arrêt de juillet 1701 obligea la Compagnie à prélever le solde sur une cargaison ultérieure.

  • Source [1] — p. 59–84, paragraphe 31 : contrat du 21 janvier 1698, parties, prix unitaire, unité de compte, proportion par sexe, échéancier de paiement, classement au débarquement, délai de remise, effectif finalement accepté et arrêt de juillet 1701

À garder en tête : Hroděj restitue les clauses du contrat à partir des archives qu’il cite. Revenir à l’acte original avant toute citation textuelle : aucune formule du contrat n’est reproduite entre guillemets. Les catégories qu’il emploie sont celles des acheteurs et ne décrivent ni l’identité ni l’expérience des personnes classées ; « pièce d’Inde » est l’unité de compte du commerce et son barème n’est pas établi ici. Le prix unitaire, l’échéancier, l’effectif de 899 et l’arrêt de 1701 proviennent d’une relecture du texte en ligne le 15 août 2026 et doivent être confirmés sur l’imprimé avant toute visualisation chiffrée. La date du 6 juillet 1701 et le prélèvement de 115 pièces au titre du solde ne sont attestés que par une seule lecture : ils ne sont pas publiés.

Philippe Hroděj rapporte que le navire l’Europe, qui porte près de mille personnes captives, gagne Fort-Royal de la Martinique en faisant eau, son équipage épuisé à pomper depuis deux mois et à court de vivres après des mois passés à acheter des captifs sur la côte africaine, le scorbut ayant atteint les personnes embarquées. Il relève 253 morts avant et pendant la traversée, puis 116 autres entre l’arrivée du 17 février et la fin de la vente le 1er avril 1700.

  • Source [1] — p. 59–84, paragraphe 32 : état du navire à l’arrivée, effectif de près de mille personnes captives, 253 morts avant et pendant la traversée et 116 entre l’arrivée du 17 février et la vente du 1er avril 1700

À garder en tête : Ces totaux sont repris de la reconstruction de Hroděj et doivent être contrôlés dans les pièces qu’il cite avant une citation ou une visualisation chiffrée. L’effectif est donné par lui comme un ordre de grandeur — « près de 1 000 » — et ne doit pas être publié comme un décompte. Les 253 morts incluent celles survenues avant l’embarquement : elles ne se rapportent pas au même dénominateur que les 116 et ne doivent pas être mises en rapport avec elles. Ces nombres ne donnent ni les noms des personnes mortes ni leur date individuelle de décès.

La reconstruction de Robert Harms situe l’arrivée de La Diligent à Saint-Pierre de la Martinique le 15 mars 1732 après soixante-six jours de traversée, avec 247 personnes captives vivantes. Elle suit ensuite leur inspection et leur mise en vente : cinq meurent dans l’entrepôt et les 96 dernières sont vendues en un lot au revendeur Lamy, négociant de Saint-Pierre, au prix de 400 livres chacune, moitié comptant et moitié à un an. Harms en déduit par soustraction que les 146 autres ont été remises en gratification à des officiels locaux, ou vendues une à une ou par petits groupes à des planteurs et à des marchands de l’île.

  • Source [2] — p. 329 pour les 66 jours ; p. 350 pour l’arrivée et les 247 personnes ; p. 333–350 pour l’inspection et les ventes, particulièrement p. 349–350 pour Lamy, les cinq morts dans l’entrepôt et le calcul par soustraction des 146

À garder en tête : Harms reconstitue la séquence à partir du journal de Robert Durand, d’états de compte et d’autres archives produites par les négriers. Il signale lui-même, p. 409–410, que ces sources ne livrent presque aucune identité captive et ne permettent pas de suivre les personnes après leur vente. Le nombre de 146 n’est pas relevé dans une pièce : Harms l’obtient en retranchant de 247 les 96 du lot final et les 5 mortes, et il couvre toute la vente, y compris les personnes prélevées en gratification le premier jour. Il n’est pas le nom d’une phase de la vente. L’acheteur du lot final n’est connu que par son nom de famille — Harms écrit « un marchand d’esclaves de Saint-Pierre nommé Lamy » et Durand « un certain M. Lamy » : aucun prénom ne doit lui être donné.

Faute d’acheteurs au prix demandé, le capitaine de la Diligent loue, huit jours après son arrivée à Saint-Pierre, un entrepôt fortifié proche de la bourse marchande, et y fait transférer les personnes captives en chaloupe puis en remontant la rivière. Robert Harms rappelle que les entrepôts à esclaves de Saint-Pierre étaient réputés puants, surpeuplés et mal protégés des pluies, et qu’ils avaient fait l’objet d’ordonnances royales de réforme en 1708, 1718 et 1723, restées pour l’essentiel sans effet.

  • Source [2] — p. 338–339 : location de l’entrepôt fortifié le huitième jour, transfert des captifs par la rivière, état des entrepôts de Saint-Pierre et ordonnances de 1708, 1718 et 1723

À garder en tête : L’état des entrepôts est établi par la répétition des ordonnances de réforme, non par une inspection de celui que loue ce capitaine. Harms ne décrit pas l’intérieur de cet entrepôt précis ni ce qui s’y est passé pendant le séjour des personnes transférées.

En 1731, le navire Saint-Louis de la Compagnie des Indes fait escale à Saint-Pierre de la Martinique en route vers la Louisiane avec 340 personnes captives ; beaucoup sont tombées malades, et leur état a empiré lorsque les vivres ont manqué. Craignant de les perdre toutes, le capitaine s’arrête pour leur laisser le temps de se rétablir. L’inspecteur sanitaire en juge quatre-vingt-douze inaptes au voyage et ordonne qu’elles soient mises à terre pour s’y rétablir, puis dix autres la semaine suivante. Comme elles ne montrent aucun signe de rétablissement, le navire repart vers la Louisiane avec les 229 personnes restées à bord. Lorsque l’agent de la compagnie demande l’autorisation de vendre à bas prix celles laissées à terre, le gouverneur la refuse au motif que l’inspecteur les a jugées hors d’état d’être vendues. Aucun document ne dit ce qu’elles sont devenues.

  • Source [2] — p. 335–336 : escale du Saint-Louis, jugement de l’inspecteur sanitaire, débarquement de quatre-vingt-douze puis dix personnes, refus du gouverneur et absence de trace ultérieure

À garder en tête : Harms conclut lui-même qu’aucun document ne conserve le sort de ces personnes et que, très probablement, elles sont mortes : cette dernière inférence est la sienne et n’est pas établie par une pièce. Les nombres sont ceux que rapporte son étude.

Méthode et limites des sources

Trois natures de sources, trois profondeurs très inégales — et deux interdits que ce dossier s’impose.

Lire la note de méthode complète

Ce que ces documents permettent, et ce qu’ils interdisent

Ce dossier repose sur trois natures de documents. Un contrat de livraison, restitué par Philippe Hroděj, qui prescrit avant les faits. La reconstruction que Robert Harms a établie de la vente de la Diligent à partir du journal du premier lieutenant Robert Durand et des comptes du voyage. Et des notices du répertoire de Jean Mettas, qui tiennent en deux nombres et une mention. La séquence décrite est la même ; la profondeur à laquelle on peut la suivre varie du tout au tout, et cet écart tient aux archives conservées, non à ce qui s’est passé.

Deux interdits en découlent. Les clauses du contrat de 1698 ne nous parviennent que par la restitution de Hroděj : aucune formule n’en est citée entre guillemets, faute d’un retour à l’acte original. Et les totaux de mortalité de l’Europe, également repris de sa reconstruction, ne sont mis en schéma nulle part : leur contrôle dans les pièces citées reste à faire.

Enfin, ce dossier ne suit personne après la vente. Les archives employées ne le permettent pas — Robert Harms le constate lui-même au terme de son enquête : elles ne livrent presque aucune identité et ne permettent pas de suivre les personnes une fois vendues. Aucune trajectoire n’est reconstituée par vraisemblance. Ce que devient une personne assignée à une habitation relève d’une autre collection, écrite à partir d’autres pièces.

Sources de cette partie : [1] · [2] · [3] · [4]

Voir les preuves précises et leurs limites

Le contrat conclu à Paris le 21 janvier 1698 entre des habitants et flibustiers de Saint-Domingue et les directeurs de la Compagnie du Sénégal prévoit la livraison de mille personnes captives, dénombrées en « pièces d’Inde », au prix de 250 livres chacune et dans une proportion de deux tiers d’hommes pour un tiers de femmes. Cent cinquante mille livres sont versées d’avance aux intéressés, les cent mille restantes devant être payées par le trésorier général de la marine sur présentation des certificats de livraison. Le contrat prévoit leur classement au débarquement par un chirurgien ou un autre agent comme recevables ou de rebut, puis le transfert de la cargaison aux acheteurs trois jours après l’arrivée. Environ 899 personnes seulement furent finalement acceptées sur les mille prévues, et un arrêt de juillet 1701 obligea la Compagnie à prélever le solde sur une cargaison ultérieure.

  • Source [1] — p. 59–84, paragraphe 31 : contrat du 21 janvier 1698, parties, prix unitaire, unité de compte, proportion par sexe, échéancier de paiement, classement au débarquement, délai de remise, effectif finalement accepté et arrêt de juillet 1701

À garder en tête : Hroděj restitue les clauses du contrat à partir des archives qu’il cite. Revenir à l’acte original avant toute citation textuelle : aucune formule du contrat n’est reproduite entre guillemets. Les catégories qu’il emploie sont celles des acheteurs et ne décrivent ni l’identité ni l’expérience des personnes classées ; « pièce d’Inde » est l’unité de compte du commerce et son barème n’est pas établi ici. Le prix unitaire, l’échéancier, l’effectif de 899 et l’arrêt de 1701 proviennent d’une relecture du texte en ligne le 15 août 2026 et doivent être confirmés sur l’imprimé avant toute visualisation chiffrée. La date du 6 juillet 1701 et le prélèvement de 115 pièces au titre du solde ne sont attestés que par une seule lecture : ils ne sont pas publiés.

Philippe Hroděj rapporte que le navire l’Europe, qui porte près de mille personnes captives, gagne Fort-Royal de la Martinique en faisant eau, son équipage épuisé à pomper depuis deux mois et à court de vivres après des mois passés à acheter des captifs sur la côte africaine, le scorbut ayant atteint les personnes embarquées. Il relève 253 morts avant et pendant la traversée, puis 116 autres entre l’arrivée du 17 février et la fin de la vente le 1er avril 1700.

  • Source [1] — p. 59–84, paragraphe 32 : état du navire à l’arrivée, effectif de près de mille personnes captives, 253 morts avant et pendant la traversée et 116 entre l’arrivée du 17 février et la vente du 1er avril 1700

À garder en tête : Ces totaux sont repris de la reconstruction de Hroděj et doivent être contrôlés dans les pièces qu’il cite avant une citation ou une visualisation chiffrée. L’effectif est donné par lui comme un ordre de grandeur — « près de 1 000 » — et ne doit pas être publié comme un décompte. Les 253 morts incluent celles survenues avant l’embarquement : elles ne se rapportent pas au même dénominateur que les 116 et ne doivent pas être mises en rapport avec elles. Ces nombres ne donnent ni les noms des personnes mortes ni leur date individuelle de décès.

La reconstruction de Robert Harms situe l’arrivée de La Diligent à Saint-Pierre de la Martinique le 15 mars 1732 après soixante-six jours de traversée, avec 247 personnes captives vivantes. Elle suit ensuite leur inspection et leur mise en vente : cinq meurent dans l’entrepôt et les 96 dernières sont vendues en un lot au revendeur Lamy, négociant de Saint-Pierre, au prix de 400 livres chacune, moitié comptant et moitié à un an. Harms en déduit par soustraction que les 146 autres ont été remises en gratification à des officiels locaux, ou vendues une à une ou par petits groupes à des planteurs et à des marchands de l’île.

  • Source [2] — p. 329 pour les 66 jours ; p. 350 pour l’arrivée et les 247 personnes ; p. 333–350 pour l’inspection et les ventes, particulièrement p. 349–350 pour Lamy, les cinq morts dans l’entrepôt et le calcul par soustraction des 146

À garder en tête : Harms reconstitue la séquence à partir du journal de Robert Durand, d’états de compte et d’autres archives produites par les négriers. Il signale lui-même, p. 409–410, que ces sources ne livrent presque aucune identité captive et ne permettent pas de suivre les personnes après leur vente. Le nombre de 146 n’est pas relevé dans une pièce : Harms l’obtient en retranchant de 247 les 96 du lot final et les 5 mortes, et il couvre toute la vente, y compris les personnes prélevées en gratification le premier jour. Il n’est pas le nom d’une phase de la vente. L’acheteur du lot final n’est connu que par son nom de famille — Harms écrit « un marchand d’esclaves de Saint-Pierre nommé Lamy » et Durand « un certain M. Lamy » : aucun prénom ne doit lui être donné.

La notice de l’expédition de La Marie partie de Nantes en 1766 indique que 95 personnes furent embarquées sur les côtes d’Afrique et que 71 arrivèrent en Guadeloupe le 10 octobre 1767 ; elle précise seulement qu’un nombre indéterminé des 24 personnes mortes pendant l’expédition furent tuées lors d’une révolte.

  • Source [3] — tome I, p. 487–488, notice 845, La Marie, 1766/17 ; sources indiquées par Mettas : Nantes B 4594, f. 65 et v°, ANOM COL C7B 2, Nantes Marine 419, f. 84
  • Source [4] — export local 2019, voyage 30845

À garder en tête : La notice est une compilation très brève : elle ne donne ni le moment, ni le déroulement, ni le nombre de personnes tuées dans l’action, ni aucun nom. Les pièces d’archives citées par Mettas doivent être consultées avant de transformer ce signal en récit.

La notice du Victorieux parti de Honfleur en 1791 indique que trois personnes captives moururent lors d’une révolte et que 107 arrivèrent en Guadeloupe le 17 décembre 1791.

  • Source [3] — tome II, p. 214, notice 107/1991, Le Victorieux, 1791/2 ; sources indiquées par Mettas : AN G5 114, AN F12 1653 et Honfleur 2 S 46
  • Source [4] — export local 2019, voyage 31991

À garder en tête : La notice ne décrit pas l’action, sa date, le lieu de son déclenchement ni la répression ; elle ne nomme personne. Ce Victorieux de 1791 doit être distingué du voyage 31971 de 1788–1789, dont la notice ne signale pas de résistance.

Pour remonter aux sources

Bibliographie du dossier

Les liens conduisent au texte intégral lorsqu’il est librement accessible. Les autres références restent indiquées pour permettre de les retrouver en bibliothèque ou en librairie.

Voir les 6 références et leurs liens
  1. Philippe Hroděj, Les esclaves à Saint-Domingue aux temps pionniers (1630–1700) : la rafle, la traite et l’interlope (2008).

    Contrat de livraison du 21 janvier 1698 et ses modalités de classement ; séquence de l’Europe entre l’arrivée à Fort-Royal et la fin de la vente en 1700.

    Consulter la sourceVoir la page de cette source
  2. Robert Harms, The Diligent: A Voyage Through the Worlds of the Slave Trade (2002).

    Escale du Saint-Louis en 1731 et sort des personnes débarquées ; arrivée de la Diligent en 1732, ouverture de la vente, prélèvement des officiers, entrepôt de Saint-Pierre, ventes au détail puis lot final.

    Voir la page de cette source
  3. Jean Mettas ; révision par Serge et Michèle Daget pour le tome II, Répertoire des expéditions négrières françaises au XVIIIe siècle, tomes I et II (1978–1984).

    Notices de La Marie, arrivée en Guadeloupe en 1767, et du Victorieux, arrivé en 1791, employées pour ce qu’elles conservent et surtout pour ce qu’elles omettent.

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  4. SlaveVoyages Consortium, Trans-Atlantic Slave Trade Database (2024).

    Base employée comme cadre des deux notices guadeloupéennes, avec ses lacunes et ses imputations ; aucun de ses chiffres n’est publié ici.

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  5. Christian Schnakenbourg, Le « cycle du tabac » et la mise en valeur des Antilles aux premiers temps coloniaux (1625–1680) (2019).

    Source de la définition du mot « habitation » donnée au glossaire.

    Consulter la sourceVoir la page de cette source
  6. Philip P. Boucher, France and the American Tropics to 1700: Tropics of Discontent? (2008).

    Source de la définition du mot « habitation » donnée au glossaire.

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