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Esclavage aux Antilles

Document · L’image la plus reproduite de la traite

Ce que montre vraiment le plan du Brookes

Tout le monde a déjà vu cette planche : des centaines de petites silhouettes noires rangées côte à côte dans une coque. On la regarde comme une photographie de l’entrepont. Elle est autre chose — et ce qu’elle est réellement est plus accablant encore.

Publié le 14 août 2026 · 4 min de lecture · 4 affirmations contrôlées

Période : Expansion du système esclavagiste · Territoire : Afrique atlantique

Image d’époque — un regard, pas un constat

Planche gravée de 1788 : coupe longitudinale du navire, plan du pont inférieur où des centaines de silhouettes humaines identiques sont rangées côte à côte en rangs serrés, et coupes transversales montrant les plateformes superposées.Agrandir

Le calcul mis en image

La planche traduit en dessin la capacité que la loi britannique de 1788 autorisait à bord du Brookes. Le plan des plateformes latérales porte les mentions gravées WOMEN, BOY’S et MEN, et n’y laisse que deux pieds sept pouces entre les barrots — « bien moins » sous eux.

Stowage of the British slave ship Brookes under the Regulated Slave Trade Act of 1788 · Library of Congress, Broadside Port. 282, no. 43 · aucune restriction de publication connue

Source de cette partie : [1]

Commençons par lire son titre, gravé en tête en anglais et que l’on peut traduire ainsi : « Arrimage du navire négrier britannique Brookes selon la loi de 1788 sur la traite réglementée ». Ce n’est donc pas le dessin d’une traversée que quelqu’un aurait observée. C’est le plan de ce que la loi britannique venait d’autoriser. Un texte censé limiter l’entassement fixait combien de personnes on pouvait légalement transporter — et la planche met ce calcul en images, sur un navire réel et nommé, le Brookes.

La note du coin supérieur donne le chiffre : la loi permettait au Brookes d’embarquer 454 personnes. Puis elle ajoute une phrase qui change tout. Avant cette loi, le navire en avait transporté jusqu’à 609. Autrement dit, ces rangs serrés que l’on croit être le pire montrent l’état des choses une fois la réforme votée — pas avant elle. La loi de 1788 n’a pas ouvert l’espace, elle a arrêté un chiffre.

Deux plans se suivent. Le premier range 292 personnes sur le pont inférieur. Le second en ajoute 130 sur des plateformes latérales, que la légende compare aux galeries d’une église — et c’est ce second plan qui porte trois mots gravés à même l’espace : WOMEN, BOY’S, MEN. La séparation des femmes, des garçons et des hommes n’est pas une conséquence de l’encombrement : c’est un principe d’aménagement, dessiné avant l’embarquement. La légende indique aussi la hauteur dont on dispose sur ces plateformes : deux pieds sept pouces entre les barrots — environ quatre-vingts centimètres — et « bien moins » dessous. La planche se contredit d’ailleurs sur ces 130 personnes : le premier plan les dit comprises dans les 292, le second les dit ajoutées.

La même note dit comment le dessin a été fabriqué. Chaque silhouette occupe une surface calculée : six pieds sur un pied quatre pouces pour un homme, cinq pieds dix pouces sur un pied quatre pouces pour une femme, cinq pieds sur un pied deux pouces pour un garçon. Un corps y devient une mesure, et la place d’un enfant se déduit de celle d’un adulte comme une taille de contenant. La note ajoute pourtant qu’un espace même de cette dimension « était rarement accordé, même après la loi » — elle écrit en anglais « but so much space as this was seldom allowed even after the Regulation Act ». Et elle explique par quel moyen le navire avait pu en embarquer 609 : en retirer certains des fers pour les enfermer « spoonwise » — le terme technique du métier, que la planche traduit elle-même par l’arrimage d’une personne entre les jambes écartées d’une autre.

Reste le détail qui se voit sans se remarquer. Toutes les personnes sont dessinées par un seul et même motif, répété, aligné, sans visage. Le même corps revient des centaines de fois, sur les plans, sur les coupes, sur les étages. C’est ce qui rend la planche efficace : elle transforme un nombre en surface, et l’on comprend d’un coup d’œil ce qu’un chiffre ne fait pas comprendre. C’est aussi ce qu’elle coûte. Pour rendre visible la masse, elle devait effacer tout ce qui distingue une personne d’une autre — et elle l’a fait si bien que l’image la plus célèbre de la traite est aussi celle où l’on ne voit personne.

Regarder cette planche, c’est donc regarder deux choses à la fois : un aménagement que des hommes ont calculé, dessiné et fait voter, et la manière dont on a choisi de le montrer pour y mettre fin. Elle ne dit rien de ce qui s’est passé à bord d’une traversée précise. Elle dit ce qu’un pouvoir considérait comme acceptable, et ce qu’il fallait montrer pour que cela cesse de l’être.

Dans un récit plus large

Cette fiche développe un point déjà présent dans le dossier suivant.

XVIIe–début XIXe siècle — Traverser l’Atlantique à bord d’un navire négrier

La terre reste d’abord visible. Puis elle disparaît, tandis que le navire continue d’avancer jour et nuit. Sous le pont ou sur le pont, souvent entravés, des femmes, des hommes et des enfants cherchent à comprendre la destination que l’équipage leur impose, parlent, transmettent des messages, prennent soin les uns des autres, refusent et agissent.

Sources de la fiche

Une fiche publiée n’emploie que des affirmations contrôlées et des preuves précisément localisées.

  1. auteur non identifié, Stowage of the British slave ship Brookes under the Regulated Slave Trade Act of 1788 (1788).

    Planche gravée lue directement pour son titre, sa note de capacité et de mesure, les mentions du plan de pont, la hauteur des plateformes et le traitement graphique des figures.

    Voir la page de cette source

Appareil documentaire

Chaque énoncé qui structure cette fiche est adossé à une preuve localisée dans une source et à une réserve, qui dit ce que cette preuve ne permet pas de conclure. Le détail est ici, pour qui veut vérifier.

Voir les énoncés, leurs preuves et leurs réserves

La planche gravée en 1788 s’intitule « Stowage of the British slave ship Brookes under the Regulated Slave Trade Act of 1788 » : elle représente l’arrangement autorisé par la loi britannique de 1788 à bord d’un navire nommé, le Brookes de Liverpool. Sa note supérieure indique que cette loi permettait au navire de transporter 454 personnes, et qu’avant elle il en avait transporté jusqu’à 609.

À garder en tête : La planche montre une capacité légale calculée, non le chargement observé d’une traversée. Le chiffre de 609 y est rapporté comme un aveu du négociant, non comme un relevé de bord. Elle documente un navire précis : elle ne vaut pas comme coupe universelle du navire négrier.

La note supérieure de la planche du Brookes énonce la règle de mesure appliquée au dessin : un espace de six pieds sur un pied quatre pouces par homme, cinq pieds dix pouces sur un pied quatre pouces par femme, cinq pieds sur un pied deux pouces par garçon. Elle ajoute qu’un espace de cette dimension était rarement accordé, même après la loi de 1788, et décrit le procédé qui avait permis d’embarquer davantage de personnes auparavant : en retirer certaines des fers et les enfermer « spoonwise », terme technique que la note explique par l’arrimage d’une personne entre les jambes écartées d’une autre.

À garder en tête : Ces mesures sont celles que la planche déclare avoir suivies pour établir son dessin ; elles ne relèvent pas d’un mesurage effectué à bord. La description du procédé d’arrimage est rapportée par les auteurs de la planche comme l’aveu d’un négociant, et vise à démontrer leur propos : elle ne documente pas une traversée précise.

Le plan du pont inférieur de la planche du Brookes annonce l’arrangement de 292 personnes. Un second plan y ajoute 130 personnes sur des plateformes latérales, comparées à des galeries d’église, et précise une hauteur disponible de deux pieds sept pouces entre les barrots, et bien moins sous eux. C’est ce second plan, et non celui des 292, qui porte les trois mentions gravées WOMEN, BOY’S et MEN à même l’espace du pont.

À garder en tête : Ces mentions décrivent la répartition dessinée pour satisfaire la loi de 1788. Elles n’établissent ni que cette répartition ait été appliquée sur un voyage donné, ni que la hauteur indiquée ait été celle de tous les navires. La planche se contredit sur un point : le plan des 292 personnes grave « 130 of these being stowed under the shelves », ce qui les inclut dans le total, tandis que le second plan les dit « additional ».

Sur la planche du Brookes, les personnes captives sont figurées par un même motif humain répété, aligné en rangs dans des positions fixes, sans visage ni trait distinctif, et ce motif se retrouve à l’identique sur les plans, les coupes et les étages de plateformes.

À garder en tête : Cette régularité graphique tient au propos de la planche, qui rend un calcul visible. Elle ne renseigne ni sur l’apparence, ni sur l’âge, ni sur la position réelle des personnes déportées, et ne doit pas être lue comme un relevé d’observation.