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Esclavage aux Antilles

Source

Figures d’esclaves à travers les procédures judiciaires en Guadeloupe (1789-1848)

Frédéric Régent

Étude · 2012

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Notice

Droits : Article d’ouvrage collectif (PURH) ; texte de travail réservé au dépouillement interne, sans redistribution.

Dans les fiches

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Personne

Thisbé : partir marronne pour aller porter plainte

Une femme de quarante ans quitte l’habitation où on la tient en esclavage, son fils battu avec elle. Ce qu’elle décrit ne ressemble pas à une fuite : elle allait voir le maire. On l’en dissuade en chemin. Plus tard, un autre esclave de la même habitation ira, lui, jusqu’au procureur — et c’est à ce procès que ses mots à elle ont été écrits.

5 min · 1830–1848 · Guadeloupe et dépendances

Points étayés

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Aux audiences du procès de son maître devant la cour d’assises, en novembre-décembre 1847, Thisbé, quarante ans, esclave de Texier Lavalade à Trois-Rivières, explique son départ en marronnage : son fils Lindor, encore enfant, gardait des bestiaux sur l’habitation, était trop petit pour cette garde et fut battu durement ; elle dit avoir été forcée de partir marronne en l’emmenant avec elle. Elle est passée chez Madame de Touchimbert, voisine, en voulant aller porter plainte à M. de Jabrun, alors maire de la commune ; Madame de Touchimbert l’en a dissuadée et lui a donné du suif pour frictionner les coups de Lindor, qui avait des loupes à la peau. Selon la déposition d’Hector, esclave et vraisemblablement commandeur du même maître, elle fut arrêtée à Capesterre, commune voisine de Trois-Rivières.

À garder en tête : Le but que Thisbé déclare est d’aller porter plainte, non de gagner les bois ; c’est sa parole devant une cour qui juge son maître, recueillie et traduite par la procédure. Les deux études divergent sur l’auteur des coups portés à Lindor : Frédéric Régent écrit en 2012 que l’enfant fut frappé par Texier-Lavalade, tandis que la déposition du forgeron libre Christophe, citée dans Libres et sans fers, rapporte que l’esclave Firmin fut mis aux fers pour avoir battu le fils de Thisbé. Les deux versions sont attestées et ne sont pas départagées ici. La date précise du marronnage n’est pas donnée.

Après son arrestation, Thisbé est mise au cachot sur l’habitation Texier Lavalade. Selon la déposition de Cécilia, le maître lui fait demander que si elle veut payer les frais d’arrestation, de geôle et de temps perdu, il la fera sortir ; Thisbé y consent, et l’esclave Marcelin va chercher l’argent qu’elle avait déposé à Trois-Rivières chez une de ses amies. Cette amie s’appelle Florine, elle est extérieure à l’habitation, et son statut juridique — libre ou esclave — n’est pas connu. La déposition d’Hector résume l’issue : Thisbé « indiqua à Monsieur où il trouverait soixante francs qui devaient servir à la délivrer. Cette femme fût mise en liberté ».

À garder en tête : Les soixante francs réunissent les trois postes énoncés par Cécilia — arrestation, geôle, temps perdu — sans être ventilés : rien ne permet d’y isoler la part de la prime publique versée pour une capture. La somme est connue par les dépositions d’autres esclaves, non par une pièce comptable. La loi du 18 juillet 1845 venait de reconnaître aux esclaves la possibilité de posséder des biens mobiliers, et son argent était pourtant toujours déposé hors de l’habitation.

Thisbé déclare devant la cour : « J’ai mis moi-même au cachot ma fille Céline parce qu’elle mangeait la terre. Elle y est morte. » Les dépositions du même procès donnent le contexte de cette mort : Cécilia témoigne que Texier Lavalade fit retirer d’une fosse des parties d’un cadavre, les mêla à des excréments et les fit avaler à Céline, qui mourut au cachot le lendemain ; Hector déclare avoir reçu l’ordre de préparer et de donner ce mélange, sur le conseil d’un médecin venu de la Dominique, dit avoir refusé de le faire, et précise que Thisbé se tenait devant la porte. Interrogé, Texier Lavalade reconnaît avoir demandé ce conseil mais soutient l’avoir tenu pour du charlatanisme et ne pas l’avoir suivi.

À garder en tête : Ces récits proviennent de témoins qui s’accusent mutuellement dans une procédure ouverte contre leur maître : Cécilia et Hector déposent à charge, Thisbé à décharge, et Texier Lavalade nie. Rien dans les textes consultés ne dit ce que Thisbé pensait, ni ce qu’elle pouvait faire d’autre, ni pourquoi elle a elle-même enfermé sa fille. Les minutes judiciaires et le supplément imprimé de la procédure ne sont pas détenus : la chronologie interne de ces faits n’est pas établie.

Au procès de Texier Lavalade, cinq esclaves de l’habitation déposent à charge — Cécilia, Isaac, Hector, Richard et Daga — et trois à décharge : Thisbé, sa fille Aimée et Joséphine, toutes trois servantes attachées à la maison du maître. Thisbé soutient que la blessure au ventre de l’esclave Élise fut involontaire, Élise s’étant retournée brusquement sur le coutelas de son maître. Elle nie avec fureur le récit que Charles Sainte-Rose, libre de couleur de Trois-Rivières, lui attribue sur la mort de sa fille Augustine, et effleure de la main la figure de ce témoin. Hector déclare que si Thisbé, Aimée et Joséphine disent qu’Augustine n’est pas morte des coups reçus, c’est que leur maître leur a promis la liberté, et affirme que Thisbé le lui a confié un soir.

À garder en tête : La promesse de liberté est rapportée par Hector, témoin à charge, et par le procureur général ; c’est une explication portée par la partie adverse, non un fait établi par une pièce. Régent la reprend à son compte. Rien n’établit ce qui a décidé Thisbé, et la cour a reconnu que Texier Lavalade avait frappé Augustine sans retenir que ces coups avaient causé sa mort.

Texier Lavalade possède onze esclaves à Trois-Rivières, en Guadeloupe : sept adultes et quatre enfants. Cinq des onze ont déjà été marrons. Le 14 avril 1847, l’un d’eux, Maximin Daga, vient porter plainte auprès du procureur du roi ; les esclaves et leur maître sont entendus par le juge d’instruction, et Texier Lavalade est emprisonné préventivement en juin ou juillet. Les audiences devant la cour d’assises se tiennent les 29 et 30 novembre puis les 1er, 2, 3, 4, 6 et 7 décembre 1847, devant une affluence très grande ; quarante-cinq témoins sont entendus, esclaves de l’habitation, esclaves des habitations voisines et maîtres du voisinage, la plupart à charge. La procédure retient notamment la mort de Firmin au cachot le 18 novembre 1839, celle d’Augustine des suites de blessures portées par son maître le 23 mars 1845, et celle d’Ernest, enfant de neuf ans, battu et mort le 8 avril 1847 ; des faits plus anciens sont prescrits. Pendant la déposition de Cécilia, l’accusé quitte son banc et se rapproche du témoin ; le président lui ordonne de regagner sa place et de ne pas chercher à intimider les témoins.

À garder en tête : Le verdict et la peine ne sont pas établis par les passages dépouillés. Les faits retenus sont ceux que la procédure a jugés non prescrits ; les plus anciens, énumérés par les témoins, ne l’étaient pas. Les minutes judiciaires et le supplément imprimé de la procédure ne sont pas détenus : ces éléments viennent de deux études qui les citent. Le lieu de la cour d’assises n’est pas précisé pour cette affaire.