Personne · Une femme libre agit pour une autre
Charlotte Bourbouin, négresse libre à Nantes
Veuve, établie dans un faubourg de Nantes, elle recueille en 1747 une femme esclavisée en fuite, réunit l’argent pour tenter de la racheter et la nourrit au couvent. Sa déposition devant notaires est la seule pièce de l’affaire où une femme noire donne sa propre version des faits.
Période : Expansion du système esclavagiste · Territoires : France métropolitaine · Saint-Domingue
Un acte notarié de 1747 la désigne comme négresse libre, veuve de Jan François Coffy, également dit nègre, demeurant dans la paroisse Saint-Nicolas, faubourg de Nantes. C’est tout son état civil — et ce nom lui-même est un nom d’acte, écrit par un notaire dans un port négrier, sans qu’on sache s’il lui vient de son mariage ou de son affranchissement, dont on ignore la date et le mode. On ignore aussi son âge, son origine, et ce qu’elle devint ensuite.
Cette année-là, une femme esclavisée nommée Catherine fuit son maître après des violences répétées, et c’est vers des femmes noires de la ville qu’elle se tourne : une nommée Henriette d’abord, Bourbouin ensuite. L’idée de la racheter vient d’elles deux. Elles vont trouver un capitaine, Pierre Raimbaud, en présence d’une troisième femme noire nommée Lopy, réunissent six cent quarante-huit livres en pièces de six livres et les remettent à l’avocat Terrien. D’où vient cette somme, et ce que le capitaine y fait, la déposition ne le dit pas, chargé de négocier l’achat.
L’achat échoue. Elles conduisent Catherine au couvent du Bon Pasteur, dont les religieuses l’abritent, et Bourbouin retourne plusieurs fois chercher de l’argent pour lui porter du pain, du vin et de la viande. Quand l’affaire remonte au ministre et qu’une enquête est ouverte, ce sont des notaires qui viennent l’interroger.
Sa déposition contredit celle de l’avocat sur trois points. Il affirmait que Catherine était venue directement à lui et qu’il l’avait aidée par charité ; elle rapporte que Catherine était passée par Henriette, que l’initiative du rachat venait des deux femmes, et que l’avocat lui-même lui avait conseillé de se cacher pour ne pas être battue de nouveau par un maître dont elle portait encore les dernières marques. Elle précise aussi que l’avocat était le parrain d’un des enfants de Catherine.
Sa déposition ne lui a pas été demandée : elle a été recueillie d’office, par des notaires envoyés sur ordre du commandant de la marine à Nantes pour vérifier une plainte qui ne la concernait pas. C’est ainsi que la parole d’une femme noire s’est conservée — parce qu’une administration vérifiait autre chose.
C’est par ce seul document qu’on sait qu’il existait à Nantes, en 1747, des femmes noires libres capables de se concerter, de lever une somme importante et de la placer entre les mains d’un homme de loi. Le réseau n’apparaît que parce qu’une enquête a eu lieu, et il disparaît avec elle.
Sources de la fiche
Une fiche publiée n’emploie que des affirmations contrôlées et des preuves précisément localisées.
Sue Peabody, There Are No Slaves in France: The Political Culture of Race and Slavery in the Ancien Régime (1996).
Chapitre 3, qui analyse la déposition notariée de Charlotte Bourbouin et la confronte au rapport de l’avocat Terrien.
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Appareil documentaire
Chaque énoncé qui structure cette fiche est adossé à une preuve localisée dans une source et à une réserve, qui dit ce que cette preuve ne permet pas de conclure. Le détail est ici, pour qui veut vérifier.
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Charlotte Bourbouin est désignée dans un acte notarié comme négresse libre, veuve de Jan François Coffy, également dit nègre, demeurant dans la paroisse Saint-Nicolas, faubourg de Nantes. Interrogée par des notaires envoyés pour vérifier une plainte, elle donna sa version de la fuite de Catherine : celle-ci s’était réfugiée chez une autre femme noire avant de venir à elle, l’avocat Terrien avait conseillé à Catherine de se cacher pour ne pas être battue de nouveau par un maître dont elle portait encore les dernières marques, et c’étaient Bourbouin et Henriette qui avaient eu l’idée de la racheter et réuni l’argent. Terrien était par ailleurs le parrain d’un des enfants de Catherine.
À garder en tête : La déposition est connue par la seule traduction anglaise de Peabody : aucune de ses formules n’est rendue en français comme citation d’époque, pas même la désignation notariale, qui est ici paraphrasée. L’original est à Paris, A.N. Marine B3 455, folio 134, série non diffusée en ligne. La déposition est recueillie dans une procédure où Bourbouin n’est pas partie, et sa parole passe par les formes du notaire ; rien n’établit que l’enquête ait arbitré entre sa version et celle de l’avocat. On ignore son âge, son origine, la date et le mode de son affranchissement, et ce qu’elle devint. Le prénom de sa compagne d’action, Henriette, et celui de Lopy sont tout ce qu’on sait d’elles.
- There Are No Slaves in France: The Political Culture of Race and Slavery in the Ancien Régime — chapitre 3, d’après la déposition notariée recueillie sur ordre du commandant Millain
L’affaire fait apparaître à Nantes, en 1747, un réseau de femmes noires libres qui se portent au secours d’une femme esclavisée en fuite : Henriette l’abrite, Charlotte Bourbouin la prend ensuite en charge, une troisième nommée Lopy assiste à la démarche auprès du capitaine qui avance l’argent, et les religieuses du Bon Pasteur la cachent au couvent. L’initiative du rachat vient des deux premières, non de l’avocat, qui n’en est que l’exécutant.
À garder en tête : Le réseau n’est visible que par un incident et par une seule déposition ; rien n’établit qu’il préexistait ni qu’il eût d’autres occasions d’agir. Trois femmes seulement sont nommées, dont deux par un prénom. L’attribution de l’initiative à Bourbouin et Henriette repose sur le seul témoignage de la première, qui contredit sur ce point celui de l’avocat, partie intéressée à défendre sa réputation.
Le mercredi des Cendres 1747, Catherine s’enfuit de chez Morgan après des violences répétées, portant encore les marques des dernières et craignant pour sa vie. Elle se réfugia d’abord chez Henriette, femme noire de Nantes, puis chez Charlotte Bourbouin. Les deux femmes conçurent le projet de la racheter à son maître, s’adressèrent au capitaine Pierre Raimbaud en présence d’une autre femme noire nommée Lopy, et remirent à l’avocat Terrien 648 livres en pièces de six livres pour qu’il négocie l’achat. Il n’y parvint pas. Elles conduisirent Catherine au couvent du Bon Pasteur, où elle découvrit qu’elle était enceinte, et Bourbouin obtint de l’argent pour lui porter du pain, du vin et de la viande.
À garder en tête : Les sommes sont contestées d’une pièce à l’autre : la lettre écrite au nom de Catherine parle de neuf cents livres, Terrien de six cent cinquante puis de six cent quarante-huit, dont il retint cent quarante-six pour ses frais. Le récit de la fuite provient de deux témoins qui ne s’accordent pas — Terrien dit qu’elle vint directement à lui, Bourbouin qu’elle passa d’abord par Henriette. La date du mercredi des Cendres est donnée par la déposition et non par un acte. Aucune parole de Catherine elle-même n’est conservée.
- There Are No Slaves in France: The Political Culture of Race and Slavery in the Ancien Régime — chapitre 3, d’après la déposition notariée de Charlotte Bourbouin et le rapport de Terrien