Document · Le Havre – Bonny – la Guadeloupe, 1819
Le Rôdeur : quand tout un navire perd la vue
Le Rôdeur transporte des personnes déportées vers la Guadeloupe lorsqu’une maladie des yeux se déclare à bord. Elle atteint les captifs, puis l’équipage. Ce que l’on sait de ce voyage vient d’un seul texte — un article de médecine — et ce texte a gardé le geste de plusieurs personnes sans garder leur nom.
Période : Rétablissement et second esclavage · Territoires : Afrique atlantique · Guadeloupe et dépendances
Fac-similé — le document lui-même
AgrandirLes lignes où quelqu’un agit
Tout ce que l’archive garde de cette femme tient dans une proposition relative. Le médecin note la date, les aliments, les lotions, le résultat — et, au passage, qui les a conseillés. Pas de nom, pas de statut, pas un mot d’elle. Le mot qu’il emploie pour la désigner est celui de son époque et de son milieu ; nous le reproduisons parce que la page est reproduite, non parce qu’il la décrit.
Charles-Louis Guillié, Bibliothèque ophtalmologique, t. I, 1820, p. 78 · œuvre du domaine public, Public Domain Mark · numérisation Wellcome Library, diffusée par Internet Archive · modification : recadrage mécanique dans la pageSource de cette partie : [1]
Le navire quitte Le Havre le 24 janvier 1819, atteint la côte africaine le 14 mars et mouille à Bonny, dans la rivière du Calabar. Il en repart le 6 avril. Environ quinze jours plus tard, une inflammation des yeux apparaît parmi les personnes enfermées à bord — elles sont alors cent soixante d’après le médecin qui rapportera l’affaire. La maladie se propage ; elle finira par atteindre l’équipage.
Devenir aveugle sur un navire dont on ignore la route, la durée et la destination : c’est cette situation qu’il faut se représenter. On faisait monter les captifs sur le pont pour qu’ils respirent. Plusieurs, écrit le médecin, se jetaient alors à la mer en se tenant embrassés les uns aux autres. Il n’a conservé ni leurs paroles ni leurs noms, et il range leur geste sous le mot « nostalgie » — une étiquette de son vocabulaire, pas une explication de ce qu’ils voulaient.
Le navire atteint la Guadeloupe le 21 juin 1819. Et c’est là qu’apparaît, en une ligne, quelqu’un dont l’histoire aurait pu tout retenir. Le médecin rapporte qu’une femme noire — il n’écrit ni son nom, ni son statut, ni comment elle est intervenue — conseille d’employer des lotions d’eau fraîche et de suc de citron. Il note ensuite un mieux sensible dans l’état de l’équipage, après le débarquement, la nourriture fraîche et ces soins.
Une ligne, donc. Assez pour établir qu’à l’arrivée, le savoir qui a compté n’était pas celui du chirurgien de bord. Pas assez pour dire ce que cette femme savait, d’où elle le tenait, ni ce que ces soins ont produit exactement : le texte mêle l’alimentation, la terre retrouvée et les lotions sans permettre de les démêler. C’est une trace, entière et minuscule, du genre de celles que ce site cherche : quelqu’un agit, l’archive l’enregistre, et l’enregistre juste assez pour qu’on sache qu’on ne saura pas.
Le reste de l’affaire a beaucoup circulé, et cette circulation est elle-même un objet à regarder. Tout part du même article médical. Le militant abolitionniste Joseph Elzéar Morénas le reprend dans une première pétition en 1820, puis dans une seconde en 1821 ; l’African Institution le traduit en anglais la même année ; Morénas y revient en 1828. Ce ne sont pas cinq témoignages sur un même événement, mais cinq états d’un seul récit, qui se recopie et se transforme en passant de main en main.
On peut suivre cette transformation sur un point précis, et c’est le plus grave. Des personnes devenues aveugles auraient été jetées à la mer. L’exemplaire de la pétition de 1820 conservé à la Bibliothèque nationale ne porte aucun nombre. En 1821, Morénas écrit « trente-six » ; la même année, l’African Institution écrit « plus de trente » ; en 1828, Morénas écrit « trente-neuf », et affirme qu’une phrase correspondante avait été retirée de l’ouvrage médical par un carton — un feuillet réimprimé et recollé après coup. L’exemplaire contrôlé pour ce site ne contient pas cette phrase. Ces imprimés établissent donc qu’une accusation a circulé et s’est précisée en circulant ; aucun de ces nombres ne peut être publié comme acquis.
Reste ce que la justice en a fait. Une première instruction ouverte au Havre s’achève le 21 octobre 1819 par une ordonnance de non-prévention : personne n’est poursuivi. La publicité donnée au cas conduit le ministre de la Marine à ordonner un complément d’enquête le 15 mai 1820 ; la chambre des mises en accusation de Rouen prononce un non-lieu le 21 octobre suivant. Le pourvoi décidé en 1821 attend deux ans, et le 10 avril 1823 l’arrêt est cassé « dans l’intérêt de la loi », sans renvoi devant une autre cour — une formule qui corrige le droit pour l’avenir sans rouvrir l’affaire. Quatre ans de procédure, et personne jugé.
Dans un récit plus large
Cette fiche développe un point déjà présent dans le dossier suivant.
XVIIe–début XIXe siècle — Traverser l’Atlantique à bord d’un navire négrier
La terre reste d’abord visible. Puis elle disparaît, tandis que le navire continue d’avancer jour et nuit. Sous le pont ou sur le pont, souvent entravés, des femmes, des hommes et des enfants cherchent à comprendre la destination que l’équipage leur impose, parlent, transmettent des messages, prennent soin les uns des autres, refusent et agissent.
Sources de la fiche
Une fiche publiée n’emploie que des affirmations contrôlées et des preuves précisément localisées.
Charles-Louis Guillié, Bibliothèque ophtalmologique, ou Recueil d’observations sur les maladies des yeux, tome I : « Observation sur une blépharoblénorrhée contagieuse » (1820).
Article médical de 1820, seule source directe : itinéraire, dates, apparition de la maladie, gestes des personnes captives et conseil reçu à l’arrivée en Guadeloupe.
Voir la page de cette sourceAfrican Institution, Fifteenth Report of the Directors of the African Institution (1821).
Traduction anglaise du même récit médical, employée pour situer sa diffusion et pour la version donnant « plus de trente » personnes jetées à la mer, non comme confirmation indépendante.
Voir la page de cette sourceSerge Daget, Répertoire des expéditions négrières françaises à la traite illégale, 1814–1850 (1988).
Notice employée pour les effectifs chargés à Bonny et débarqués en Guadeloupe, et pour la séquence judiciaire de 1819 à 1823.
Voir la page de cette sourceAnita Rupprecht, The slave trade voyage of Le Rôdeur from Le Havre to Guadeloupe (1819) (2020).
Étude employée pour la construction et la circulation du récit public, et pour un effectif différent au moment des premiers symptômes.
Voir la page de cette sourceJoseph-Elzéar Morénas, Pétition contre la traite des noirs, qui se fait au Sénégal, présentée à la Chambre des députés le 14 juin 1820 (1820).
Première reprise abolitionniste du récit médical ; l’exemplaire contrôlé ne donne aucun nombre de personnes jetées à la mer.
Voir la page de cette sourceJoseph-Elzéar Morénas, Seconde pétition contre la traite des noirs (1821).
Reprise donnant « trente-six » personnes jetées à la mer, et affirmant qu’aucune enquête n’aurait eu lieu.
Voir la page de cette sourceJoseph-Elzéar Morénas, Précis historique de la traite des noirs et de l’esclavage colonial (1828).
Reprise tardive donnant « trente-neuf » et affirmant qu’une phrase avait été supprimée par carton dans l’ouvrage médical.
Voir la page de cette source
Appareil documentaire
Chaque énoncé qui structure cette fiche est adossé à une preuve localisée dans une source et à une réserve, qui dit ce que cette preuve ne permet pas de conclure. Le détail est ici, pour qui veut vérifier.
Voir les énoncés, leurs preuves et leurs réserves
L’article médical publié par Charles-Louis Guillié rapporte que le Rôdeur quitta Le Havre le 24 janvier 1819, atteignit la côte africaine le 14 mars, mouilla à Bonny dans la rivière du Calabar, repartit le 6 avril, puis arriva en Guadeloupe le 21 juin. Environ quinze jours après le départ de Bonny, au moment où l’affection des yeux est observée, le texte compte 160 personnes captives enfermées dans la cale et l’entrepont. L’affection gagne ensuite l’équipage : le même article rapporte que des matelots en sont atteints, que le chirurgien du bord en est resté aveugle, et qu’à l’arrivée en Guadeloupe « l’équipage était dans un état déplorable ».
À garder en tête : Guillié indique en note que le chirurgien du navire, Maignan, lui a fourni une partie des détails. Ce texte médical, publié dans un état révisé, ne remplace ni le journal de bord ni les documents d’armement et de débarquement ; la reprise anglaise traduit la même chaîne au lieu de la confirmer indépendamment. Le nombre de 160 porte chez Guillié sur le moment où l’affection est observée, environ quinze jours après le départ, et non sur l’embarquement ou le débarquement. Rupprecht écrit 170 à ce même stade ; Daget donne 200 personnes chargées à Bonny et 160 débarquées en Guadeloupe. Ces nombres ne doivent pas être fusionnés en un seul effectif de départ.
- Bibliothèque ophtalmologique, ou Recueil d’observations sur les maladies des yeux, tome I : « Observation sur une blépharoblénorrhée contagieuse » — p. 74 pour le départ, l’arrivée sur la côte, Bonny, le départ du 6 avril, l’apparition de l’affection environ quinze jours plus tard et les 160 personnes alors comptées ; p. 78 pour l’arrivée en Guadeloupe le 21 juin 1819
- Fifteenth Report of the Directors of the African Institution — p. 7–10, traduction du récit médical
- Répertoire des expéditions négrières françaises à la traite illégale, 1814–1850 — notice « Le Rôdeur, 1819/46 », p. 88 ; donne 200 personnes chargées à Bonny et 160 débarquées en Guadeloupe
- The slave trade voyage of Le Rôdeur from Le Havre to Guadeloupe (1819) — version française dans Les Mondes de l’esclavage, p. 278 ; donne 170 personnes captives au moment où les premiers symptômes sont observés
Guillié rapporte que, lorsqu’on faisait monter les personnes captives sur le pont pour respirer, plusieurs se jetaient à la mer en se tenant embrassées les unes aux autres.
À garder en tête : Guillié qualifie lui-même leur état de « nostalgie » et ne rapporte aucune parole de ces personnes. Le geste est attesté à travers son cadrage médical ; ses motifs précis ne doivent être ni psychologisés ni réduits à cette étiquette. La version anglaise dérive du même article.
À l’arrivée du Rôdeur en Guadeloupe, Guillié attribue à une femme noire non nommée le conseil d’employer des lotions d’eau fraîche et de suc de citron ; il rapporte une amélioration après l’arrivée, l’alimentation fraîche et ces soins.
À garder en tête : La source ne donne ni son nom, ni son statut juridique, ni les circonstances de son intervention. Elle juxtapose alimentation, débarquement et lotions ; elle ne permet pas d’isoler un effet thérapeutique certain ni de lui attribuer l’ensemble du traitement.
Anita Rupprecht montre, et le contrôle des imprimés confirme, que le récit public du voyage du Rôdeur en 1819 s’est constitué par reprises et transformations successives d’informations venues du chirurgien du navire dans une publication médicale puis des textes abolitionnistes ; ces versions n’ont donc pas la valeur de plusieurs témoignages indépendants d’un même événement.
À garder en tête : Le chirurgien Maignan est la source déclarée d’une partie des détails médicaux, mais aucun texte autographe de sa main n’est encore acquis. Les publications abolitionnistes ajoutent des informations attribuées à des autorités non nommées et ne constituent pas des confirmations indépendantes.
- The slave trade voyage of Le Rôdeur from Le Havre to Guadeloupe (1819) — version française, « Le voyage des aveugles. Le Havre–la Guadeloupe, 1819 », dans Les Mondes de l’esclavage, p. 277–283, particulièrement la discussion de la circulation et des transformations du récit ; EPUB, OPS/PL44.xhtml
- Bibliothèque ophtalmologique, ou Recueil d’observations sur les maladies des yeux, tome I : « Observation sur une blépharoblénorrhée contagieuse » — p. 74–80, article « Observation sur une blépharoblénorrhée contagieuse »
- Pétition contre la traite des noirs, qui se fait au Sénégal, présentée à la Chambre des députés le 14 juin 1820 — p. 10
- Fifteenth Report of the Directors of the African Institution — p. 6–12
- Précis historique de la traite des noirs et de l’esclavage colonial — p. 130–132 et 186–189
Les imprimés qui ont diffusé le cas du Rôdeur ne donnent pas un nombre stable de personnes aveugles jetées à la mer : l’exemplaire Gallica de la première pétition de Morénas ne porte aucun nombre à la page 10 ; Morénas écrit « trente-six » en 1821, l’African Institution « plus de trente » la même année, puis Morénas « trente-neuf » en 1828 en affirmant qu’une phrase correspondante avait été supprimée par carton dans l’ouvrage de Guillié.
À garder en tête : Ces textes appartiennent à une même chaîne médicale et abolitionniste. Daget 1988, p. 88–90, retient 39 à partir d’un corpus comprenant des archives judiciaires, mais sa notice ne rattache pas chaque nombre à une pièce précise. Sans l’exemplaire non cartonné invoqué par Morénas ou le dossier judiciaire primaire, les imprimés établissent la circulation de l’accusation mais pas un décompte exact ; aucun des nombres ne doit être publié comme définitivement établi.
- Pétition contre la traite des noirs, qui se fait au Sénégal, présentée à la Chambre des députés le 14 juin 1820 — p. 10, exemplaire Gallica ark:/12148/bpt6k822986, sans nombre de personnes jetées à la mer
- Seconde pétition contre la traite des noirs — p. 23, note renvoyant à la première pétition et donnant trente-six
- Fifteenth Report of the Directors of the African Institution — p. 10–11, récit additionnel attribué à une autorité non nommée et donnant « upwards of thirty »
- Précis historique de la traite des noirs et de l’esclavage colonial — p. 130–132 pour le récit et l’affirmation d’un carton ; p. 186–187 pour la reprise donnant trente-neuf et le renvoi aux exemplaires non cartonnés de Guillié
- Bibliothèque ophtalmologique, ou Recueil d’observations sur les maladies des yeux, tome I : « Observation sur une blépharoblénorrhée contagieuse » — p. 74–80 de l’exemplaire contrôlé, qui ne contient pas la phrase attribuée aux exemplaires non cartonnés
- The slave trade voyage of Le Rôdeur from Le Havre to Guadeloupe (1819) — p. 277–283, analyse de la révision et de la circulation du récit
Dans l’affaire du Rôdeur, une première instruction ouverte au Havre s’achève le 21 octobre 1819 par une ordonnance de non-prévention. Après la publicité donnée au cas, le ministre de la Marine ordonne un complément d’enquête le 15 mai 1820 ; la chambre des mises en accusation de Rouen prononce un non-lieu le 21 octobre 1820. Le pourvoi décidé en 1821 reste sans décision jusqu’en 1823 : le 10 avril, l’arrêt est cassé dans l’intérêt de la loi, sans renvoi devant une autre cour.
À garder en tête : Daget est ici la synthèse procédurale la plus précise, mais le dossier primaire qu’il cite — Archives nationales, Justice BB/18/999, dossier 5693 C 3, 35 pièces — n’est pas encore acquis. « Absence d’enquête », « enquête close sans suite » et « acquittement » simplifient tous la séquence : il faut distinguer première instruction, complément d’enquête, non-lieu et cassation sans renvoi. La notice du Rôdeur ne mentionne aucun examen ministériel en décembre 1819 ; ailleurs, Daget date seulement de décembre 1819 la création générale de la commission ministérielle.
- Répertoire des expéditions négrières françaises à la traite illégale, 1814–1850 — notice « Le Rôdeur, 1819/46 », p. 88–90, particulièrement p. 88 pour l’ordonnance du 21 octobre 1819, p. 89 pour le complément d’enquête et le non-lieu, p. 90 pour la reprise du pourvoi et la cassation sans renvoi
- The slave trade voyage of Le Rôdeur from Le Havre to Guadeloupe (1819) — version française dans Les Mondes de l’esclavage, p. 281 ; enquête annoncée à Charles Stuart, extrait de la déposition de Boucher et issue résumée comme un acquittement
- Seconde pétition contre la traite des noirs — p. 6 ; affirmation abolitionniste selon laquelle aucune enquête n’aurait eu lieu