Personne · Réclamer sa liberté et la perdre
Catherine, amenée de Saint-Domingue à Nantes en 1746
Amenée en France par l’homme qui la tenait en esclavage, elle s’enfuit après des violences répétées et réclame sa liberté devant l’Amirauté de Nantes. La cour la lui refuse d’une manière inattendue : au lieu de l’affranchir, elle la confisque au profit du roi et la renvoie aux colonies.
Période : Expansion du système esclavagiste · Territoires : Saint-Domingue · France métropolitaine
Fac-similé — le document lui-même
AgrandirL’acte qui la nomme est celui qui la confisque
Le titre énonce la mesure sans détour : confiscation « au profit du Roi d’une négresse et de ses deux enfans » parce que le maître n’a pas rempli les formalités. Le corps de l’acte donne son prénom — « une négresse nommée Catherine » — et c’est la seule fois que l’administration l’écrit.
FR ANOM, Aix-en-Provence, COL F3 90, vue 72 · Archives nationales d’outre-mer (France) · licence ouverte Etalab 2.0Source de cette partie : [1]
En septembre 1746, le sieur Morgan revient de Saint-Domingue à Nantes avec Catherine et un enfant de dix-huit mois. Un autre colon, Lemesle, les loge ; l’enfant est baptisé en novembre à Sainte-Croix. Une voisine la désignera comme « fille négresse de nation sengalle » : c’est le seul indice d’un lieu quitté avant Saint-Domingue, et il n’est pas repris ailleurs. On ignore son âge, le nom qu’elle portait avant la déportation, et la date de son arrivée aux Îles.
Morgan la maltraite. Lemesle la ramène chez lui une première fois en lui faisant des remontrances, sans effet, puis deux autres fois. Un jour qu’il est en visite, l’avocat Terrien entend Catherine crier dans la cuisine et intervient auprès de Morgan, en disant qu’on ne traite pas ainsi les noirs en France. Le mercredi des Cendres 1747, elle s’enfuit, portant encore les marques des derniers coups.
Elle se réfugie chez Henriette, femme noire de Nantes, puis chez Charlotte Bourbouin. Les deux femmes réunissent six cent quarante-huit livres pour la racheter à son maître ; la négociation échoue, et elles la conduisent au couvent du Bon Pasteur, où elle découvre qu’elle est enceinte. Catherine se pourvoit alors à l’Amirauté de Nantes et demande à être déclarée libre. Le ministre résumera sa démarche en juin : « fatiguée des mauvais traittemens qu’il lui faisoit essuier ». Le moyen qu’il rapporte n’est pas la vieille maxime du royaume mais un défaut de forme : son maître n’avait pas rempli à son égard les formalités prescrites.
Le 17 mai 1747, la cour lui donne tort par un chemin qu’elle n’attendait pas. Depuis la déclaration de décembre 1738, le manquement du maître ne libère plus la personne : il la fait confisquer au profit du roi. Catherine est donc renvoyée aux colonies, et l’ordre du roi du 25 juin étend la mesure à ses deux enfants — le second n’a pas laissé d’autre trace que cette ligne. Le sort de Catherine s’est joué sur le port où elle avait débarqué : les cours de Paris, juge Sue Peabody, n’appliquaient pas la déclaration de 1738 de la même manière.
En août, une lettre écrite en son nom parvient au ministre : elle y accuse l’avocat de l’avoir enlevée à son maître et réclame que son argent soit remis à son maître Morgan ou au commissaire ordonnateur. L’enquête conclut que Morgan a eu part à sa rédaction : la seule parole qui se présente comme celle de Catherine a été écrite contre elle. C’est aussi le seul document d’époque où un nom de famille lui soit accolé : « la négresse nommée Catin Morgan ». Les actes de l’administration, eux, écrivent « une négresse nommée Catherine ». L’historienne qui a reconstitué l’affaire, Sue Peabody, l’appelle Catherine Morgan — c’est le nom du maître, entré dans l’usage par son faux.
Son embarquement sur le Saint-Alexis, prévu fin août, n’a lieu que le 9 septembre : elle accouchait. À Saint-Domingue, l’intendant Maillart a les ordres du roi — elle et ses enfants aux travaux publics, ou vendus au plus offrant, le prix employé à ces travaux. Le ministre ajoute qu’il faudra s’assurer qu’ils ne retombent pas entre les mains de Morgan. On ignore ce qu’ils devinrent.
Sources de la fiche
Une fiche publiée n’emploie que des affirmations contrôlées et des preuves précisément localisées.
Secrétariat d’État à la Marine, Toutes colonies — pièces concernant essentiellement l’esclavage (1682–1791).
Vues 71 à 73 : la lettre du ministre à Maillart du 7 juin 1747, qui rapporte le motif de sa démarche sans la nommer, et l’ordre du roi du 25 juin, seul acte de l’administration qui écrive son prénom.
Voir la page de cette sourceSue Peabody, There Are No Slaves in France: The Political Culture of Race and Slavery in the Ancien Régime (1996).
Chapitre 3, qui reconstitue l’affaire à partir de la lettre au ministre, du rapport de l’avocat, de la déposition notariée et de la correspondance de la Marine.
Voir la page de cette sourceLucien Peytraud, L’esclavage aux Antilles françaises avant 1789 (1897).
Chapitre VIII, qui donne en français, avec leurs cotes, les ordres royaux de juin 1747 et la confirmation de la sentence de l’Amirauté de Nantes.
Voir la page de cette source
Appareil documentaire
Chaque énoncé qui structure cette fiche est adossé à une preuve localisée dans une source et à une réserve, qui dit ce que cette preuve ne permet pas de conclure. Le détail est ici, pour qui veut vérifier.
Voir les énoncés, leurs preuves et leurs réserves
En septembre 1746, le sieur Morgan revint de Saint-Domingue à Nantes avec Catherine, qu’il tenait en esclavage, et un enfant de dix-huit mois. Un autre colon récemment arrivé, Lemesle, les logea chez lui ; l’enfant fut baptisé en novembre à Sainte-Croix, puis Morgan, Catherine et l’enfant se retirèrent à la maison de Lemesle près de Nantes. La déposition d’une voisine désigne Catherine comme « fille négresse de nation sengalle ».
À garder en tête : L’étude traduit en anglais les pièces qu’elle cite ; les formules ne sont pas reprises comme citations d’époque, à l’exception de la désignation « fille négresse de nation sengalle » que la déposition notariée porte en français. Ni l’âge de Catherine, ni son nom avant la déportation, ni la date de son arrivée à Saint-Domingue ne sont connus. Le nom « Morgan » est celui de son maître. La paternité de l’enfant de dix-huit mois n’est pas établie par une pièce.
- There Are No Slaves in France: The Political Culture of Race and Slavery in the Ancien Régime — chapitre 3, d’après le rapport de l’avocat Terrien et la déposition de Charlotte Bourbouin
Le mercredi des Cendres 1747, Catherine s’enfuit de chez Morgan après des violences répétées, portant encore les marques des dernières et craignant pour sa vie. Elle se réfugia d’abord chez Henriette, femme noire de Nantes, puis chez Charlotte Bourbouin. Les deux femmes conçurent le projet de la racheter à son maître, s’adressèrent au capitaine Pierre Raimbaud en présence d’une autre femme noire nommée Lopy, et remirent à l’avocat Terrien 648 livres en pièces de six livres pour qu’il négocie l’achat. Il n’y parvint pas. Elles conduisirent Catherine au couvent du Bon Pasteur, où elle découvrit qu’elle était enceinte, et Bourbouin obtint de l’argent pour lui porter du pain, du vin et de la viande.
À garder en tête : Les sommes sont contestées d’une pièce à l’autre : la lettre écrite au nom de Catherine parle de neuf cents livres, Terrien de six cent cinquante puis de six cent quarante-huit, dont il retint cent quarante-six pour ses frais. Le récit de la fuite provient de deux témoins qui ne s’accordent pas — Terrien dit qu’elle vint directement à lui, Bourbouin qu’elle passa d’abord par Henriette. La date du mercredi des Cendres est donnée par la déposition et non par un acte. Aucune parole de Catherine elle-même n’est conservée.
- There Are No Slaves in France: The Political Culture of Race and Slavery in the Ancien Régime — chapitre 3, d’après la déposition notariée de Charlotte Bourbouin et le rapport de Terrien
Fatiguée des mauvais traitements de son maître, Catherine se pourvut à l’Amirauté de Nantes en revendiquant sa liberté, avec l’aide de l’avocat Terrien. Le ministre le résume ainsi le 7 juin 1747 : « Une négresse appartenante au S.r Morgans qui a repassé l’année dernière de S.t Domingue en France, fatiguée des mauvais traittemens qu’il lui faisoit essuier, s’est pourvüe à l’Amirauté de Nantes où elle a demandé à être déclarée libre. » Le 17 mai 1747, la cour avait jugé que Morgan n’ayant pas rempli les formalités prescrites par la déclaration du 15 décembre 1738, elle ne serait pas déclarée libre mais confisquée au profit du roi et renvoyée aux colonies.
À garder en tête : La sentence du 17 mai elle-même n’a pas été retrouvée : elle est connue par la lettre ministérielle qui la résume et par l’ordre du roi qui la confirme, tous deux contrôlés sur fac-similé le 15 août 2026. La demande de Catherine n’est pas conservée : le moyen retenu — le défaut de formalités — est celui que le ministre rapporte, et l’on ignore ce qu’elle avait elle-même plaidé. Que les cours de Paris aient au même moment affranchi sans condition est une appréciation d’ensemble de Peabody sur le ressort du Parlement de Rennes, non un relevé de décisions datées.
- Toutes colonies — pièces concernant essentiellement l’esclavage — vue 71 et page gauche de la vue 72 (folio timbré 65) : lettre du ministre à M. Maillart, 7 juin 1747
- L’esclavage aux Antilles françaises avant 1789 — chapitre VIII, p. 383, citant Arch. Col., B, 85, Îles-sous-le-Vent, p. 14, et Col. en général, F, 90, 25 juin 1747
- There Are No Slaves in France: The Political Culture of Race and Slavery in the Ancien Régime — chapitre 3
En août 1747, le ministre reçut une lettre présentée comme émanant de Catherine, écrite pour elle par un nommé Sapotin. Elle y accusait l’avocat Terrien de l’avoir enlevée à son maître en lui promettant la liberté et d’avoir gardé son argent, et demandait que cette somme fût remise à son maître Morgan ou au commissaire ordonnateur. L’enquête conduite par le commandant de la marine à Nantes conclut au faux : le maître avait eu part à la rédaction.
À garder en tête : La lettre est connue par la seule traduction anglaise de Peabody ; elle est ici résumée, et aucune de ses formules n’est rendue en français comme citation d’époque. Le faux n’est pas prouvé par aveu : l’enquêteur conclut seulement que les plaintes « avaient été suggérées » à Catherine par Morgan. Sa part exacte dans la rédaction reste indéterminée. Rien ne dit qui était Sapotin. La lettre contient des affirmations sur la vie de Catherine — un capitaine avec lequel elle aurait eu commerce pendant la traversée et qui serait le père de sa grossesse — qui ne sont pas reprises ici, leur seule source étant un texte tenu pour falsifié par celui qu’elles servent.
- There Are No Slaves in France: The Political Culture of Race and Slavery in the Ancien Régime — chapitre 3, citant la lettre et les rapports de Millain à Maurepas
L’ordre du roi du 25 juin 1747 porte en titre ce qu’il fait : « Ordre du Roi qui confirme une Sentence de l’Amirauté de Nantes portant confiscation au profit du Roi d’une négresse et de ses deux enfans amenés de St Domingue en France par le Sr Morgan sans avoir rempli les formalités prescrites. » Le corps de l’acte nomme « une négresse nommée Catherine », puis dispose que ses deux enfants « sont dans le même cas et doivent suivre le même sort que leur Mère ». La sanction du manquement du maître est ainsi transférée sur les personnes qu’il détenait : ni le père ni l’affranchissement ne sont envisagés, seule la destination des corps l’est.
À garder en tête : L’acte est une copie de la collection Moreau de Saint-Méry, non l’original expédié ; le lieu et le quantième de la souscription sont d’une lecture incertaine sur le fac-similé. Il ordonne l’enregistrement au Conseil supérieur séant à Léogane, mais cet enregistrement n’a pas été vérifié. Le titre est de la main du copiste et non du rédacteur de l’acte. La pièce est ici localisée par son numéro de vue : la foliation timbrée du volume est transposée à cet endroit, les vues 71 à 74 portant 65, 67, 66 et 68.
- Toutes colonies — pièces concernant essentiellement l’esclavage — vues 72 et page gauche de la vue 73 (folio timbré 67) : ordre du roi du 25 juin 1747
Le 7 juin 1747, le ministre écrit à Maillart, intendant des Îles sous le Vent, que Catherine lui est envoyée : « Vous savés que les Esclaves ainsi confisqués doivent être destinés aux travaux publics. Ce sera à vous à disposer de celle-ci de la manière qui vous paroîtra la plus convenable. Mais il faut y pourvoir de façon qu’elle ne puisse pas retomber au pouvoir de Morgan supposé qu’il repasse dans la Colonie. » Il ajoute qu’un enfant d’elle serait à Nantes, et qu’on doit vérifier « afin que s’il s’y trouve, on puisse lui faire suivre le sort de la Mère ». L’ordre du roi du 25 juin dispose que Catherine et ses enfants soient renvoyés à Saint-Domingue pour les travaux publics, ou, s’ils ne peuvent remplir cette destination, « être vendus au plus offrant et dernier enchérisseur », le produit de la vente employé aux dépenses de ces travaux. Son embarquement sur le Saint-Alexis, prévu fin août, ne put avoir lieu que le 9 septembre, parce qu’elle accouchait.
À garder en tête : Les deux pièces ministérielles sont contrôlées sur fac-similé le 15 août 2026 ; la date de l’embarquement, elle, vient du rapport du commandant à Nantes cité par Peabody en traduction. Peytraud date du 2 juin l’ordre envoyé à Maillart, d’après une autre copie de registre ; la copie de la collection Moreau porte le 7 juin. On ignore ce qu’il advint de Catherine et de ses enfants après leur arrivée : ni affectation, ni vente, ni date ne sont documentées. Le nombre de deux enfants est celui de la correspondance d’avant l’accouchement ; le nouveau-né en ferait un troisième, mais aucune pièce ne le confirme.
- Toutes colonies — pièces concernant essentiellement l’esclavage — vue 71 et page gauche de la vue 72 (folio timbré 65) : lettre du ministre à M. Maillart, 7 juin 1747
- Toutes colonies — pièces concernant essentiellement l’esclavage — vues 72 et page gauche de la vue 73 (folio timbré 67) : ordre du roi du 25 juin 1747
- L’esclavage aux Antilles françaises avant 1789 — chapitre VIII, p. 383, citant Arch. Col., B, 85, Îles-sous-le-Vent, p. 17 et 20
- There Are No Slaves in France: The Political Culture of Race and Slavery in the Ancien Régime — chapitre 3, citant la seconde lettre de Millain à Maurepas et les ordres à Maillart