Personne · Plaisance et Port-Margot, 1785
Marie Kingué, soignante et fabricante de talismans dans le nord de Saint-Domingue
En 1785, dans le nord de Saint-Domingue, la colonie française devenue Haïti, on vient chercher de plusieurs paroisses Marie Catherine, dite Kingué, une femme tenue en esclavage qui soigne, fait accoucher et vend des talismans. Des planteurs la consultent pour trouver le poison auquel ils imputent des morts que le rapport qui la dénonce attribue lui-même à l’excès du travail, et font supplicier, brûler ou vendre les hommes qu’elle désigne. Quand la justice du roi se décide à intervenir, c’est elle qu’elle veut arrêter.
Le dossier de Marie Kingué, conservé aux Archives nationales dans les papiers de François de Neufchâteau sous la cote 27AP/12, dossier 2, compte huit pièces de 1785 ; aucune n’a été vue ici. Le rapport anonyme est cité d’après l’édition qu’en donne l’historienne Marie Houllemare (2019), qui analyse aussi trois autres pièces ; l’historienne Crystal Eddins (2022) a lu les lettres du même fonds et en rapporte d’autres éléments, en anglais. Le droit vient du recueil imprimé de Moreau de Saint-Méry. Les citations gardent l’orthographe du XVIIIᵉ siècle : « avoit » se lit « avait », « étoient » « étaient ».
Période : Le siècle des grandes plantations et de la traite massive · Territoires : Saint-Domingue · Afrique atlantique
Marie Kingué soigne des malades et aide des femmes à accoucher. Sur les plantations, ce rôle d’hospitalière revient à des femmes âgées tenues en esclavage, qui soignent aux côtés du chirurgien ; sa réputation dépasse de loin le lieu où elle vit, et l’un de ses accusateurs écrit qu’« on l’envoyoit chercher de tous les cotés ». Elle fabrique aussi des garde-corps, de petits talismans de bois ou de pierre, qu’elle vend dix ou douze gourdes, une monnaie de la colonie, et elle n’en a pas assez pour tous ceux qui en demandent : « tout Plaisance portoit un garde de corps, comme on porte un saint suaire », écrit le même accusateur, comparant l’objet à une relique chrétienne portée sur soi.
Les pièces qui la dénoncent la disent de « nation Congo », une étiquette par laquelle la colonie attribue une origine africaine, âgée d’environ trente-six à quarante ans, avec, sur la joue, deux ou trois cicatrices que les pièces disent des marques de son pays. Elle était connue pour se dire libre, rapporte l’historienne Crystal Eddins, qui a lu ces pièces et voit dans le nom africain qu’elle porte, Kingué, le refus du nom que l’asservissement imposait. Un homme tenu en esclavage, Polidor, travaille avec elle ; Eddins en fait son compagnon et son lieutenant.
Elle vit loin de celui qui la possède. Elle est dite esclave de Belhumeur, un planteur de Port-Margot, ou peut-être d’une femme libre de couleur qui vit chez lui ; elle verse de l’argent à la personne qui la tient en esclavage, ce que l’étude qui la décrit appelle un « salaire », habite à Plaisance chez Chailleau, un commandant de milice, l’officier qui commande les habitants armés du quartier, et circule de paroisse en paroisse, de Port-Margot au Limbé et au Borgne, parfois en voiture. On la paie pour ses consultations. Deux règlements lui interdisent pourtant ce qu’elle fait : une ordonnance royale de 1764 interdit aux personnes noires et de couleur, libres ou esclavisées, de soigner des malades, et un arrêt du Conseil du Cap, en 1758, punit la fabrication et la vente des garde-corps.
Fac-similé — le document lui-même
AgrandirSaint-Domingue, 1758 : l’arrêt du Conseil du Cap vise la fabrication et le commerce des garde-corps
Dans cette décision de justice, l’article II interdit à « tous Affranchis et Esclaves » — les personnes sorties de l’esclavage comme celles qui y sont encore tenues — de « composer, vendre, distribuer ou acheter des Garde Corps et Macandals », deux noms de talismans. L’étude de Marie Houllemare décrit Marie Kingué comme fabricante et vendeuse de garde-corps ; le rapport édité en indique le prix et le succès, mais il ne cite pas cet arrêt. L’article premier, visible au-dessus, concerne des assemblées funéraires.
Moreau de Saint-Méry, Loix et constitutions, t. IV, p. 226, Paris, 1784 · œuvre du domaine public · numérisation John Carter Brown Library, diffusée par Internet Archive sous licence CC BY 4.0 · modifications : recadrage, niveaux de gris, réduction · Voir sur Internet ArchiveSource de cette partie : Notice bibliographique [1] — Loix et constitutions des colonies françoises de l’Amérique sous le Vent, tome IV
Nommer des coupables à la demande des maîtres
Des maîtres la font venir. Quand des personnes qu’ils tiennent en esclavage meurent, ils accusent le poison, et au moins quatre planteurs la sollicitent pour trouver des empoisonneurs sur leur habitation. Le rapport anonyme qui la dénonce en 1785 relie lui-même ces consultations à l’excès du travail : « La rigidité et l’excès du travail avoient-ils conduit quelqu’esclaves au tombeau, on consultoit Kingué ; et Kingué, trouvant du poison partout, faisoit connoître les prétendus coupables. » Belhumeur, que ses voisins accusaient d’avoir fait mourir de travail des personnes qu’il possédait, la consulte plutôt que d’admettre cette cause ; il fait, écrit le rapport, « périr des malheureux, sans autre forme de procès que le jugement de cette négresse », et en fait tuer et vendre plusieurs. Chez Chailleau, qui avait lui aussi perdu des travailleurs et croyait au poison, elle fouille les cases, les logements des personnes esclavisées, et désigne des coupables, qui sont torturés et brûlés. Le rapport met ces supplices au compte de son « tribunal » ; ce sont pourtant, selon l’historienne Marie Houllemare, qui l’édite, les maîtres ou leurs agents qui les font exécuter, bien au-delà du droit de punir que l’édit de 1685 leur reconnaît, et ces pratiques sont condamnées par l’administration royale depuis les années 1720.
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Saint-Domingue, 1785 — Un rapport anonyme reproche à Belhumeur d’avoir fait mourir sans procès
La nommée Marie Catherine, dite Kingué, négresse esclave, dit-on, d’un sieur Coillon dit Belhumeur, habitant au quartier du Margot, avoit pris un ascendant si étonnant sur l’esprit des nègres, et même sur celui des têtes foibles parmi les blancs, qu’elle leur faisoit croire que les absurdités les plus dégoutantes étoient des faits incontestables. […] Elle commença d’abord par exercer sa magie sur le bien de son maitre et sous ses yeux. Elle lui fit connoître les malfaiteurs de son habitation ; et le Sr Belhumeur eut la cruauté de la croire, et de faire périr des malheureux, sans autre forme de procès que le jugement de cette négresse.
Rapport anonyme de 1785, conservé dans les papiers de François de Neufchâteau, procureur général du Conseil supérieur du Cap, ville du nord de la colonie — Archives nationales, 27AP/12, dossier 2. Orthographe d’origine ; les crochets marquent un passage omis. Le « quartier du Margot » est celui que la fiche nomme Port-Margot ; dans ce document, une « habitation » est une plantation. Le rapport ne cite jamais directement les mots de Marie Kingué : son auteur raconte lui-même ce qu’elle aurait dit.
En français courant : Le « bien de son maître » désigne ici la plantation de Belhumeur telle que le rapport la considère comme la propriété de cet homme, y compris les personnes qu’il tient en esclavage. L’auteur reproche d’abord à Marie Kingué son emprise sur les personnes esclavisées et sur ceux qu’il appelle les têtes faibles parmi les blancs. Le reproche qu’il adresse ensuite à Belhumeur porte sur autre chose : d’avoir fait mourir des gens.
Source de cette partie : Notice bibliographique [3] — Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785)
Un homme qu’on a mutilé parvient jusqu’à la justice du roi : il a, écrit le rapport, « l’adresse de se rendre tout mutilé auprès du juge du Cap, et de se mettre sous la sauvegarde du Roy et de la justice ». On ne sait ni son nom ni ce que devint sa plainte.
Révérée, puis poursuivie
Marie Kingué tient son autorité de ceux qui viennent à elle. Des personnes esclavisées la tiennent, selon les pièces, « comme un Dieu », capable de guérir et de ressusciter les morts ; elle entre en transe et parle alors d’autres voix, dont une voix d’homme ; des Blancs lui accordent une confiance aveugle. Quand Pidoux, le gérant d’une habitation, tente de l’arrêter, elle le mord en public, et les personnes esclavisées qu’il commande la laissent partir : elles avaient, écrit l’auteur d’une lettre anonyme du 3 septembre 1785, plus peur d’elle que de lui. Cet auteur dit lui-même ne pas oser porter plainte publiquement : la centaine de personnes tenues en esclavage sur son habitation sont acquises à Marie Kingué.
D’autres planteurs se liguent contre elle. Ceux de Plaisance écrivent à François de Neufchâteau, le procureur général, le magistrat qui accuse au nom du roi devant le Conseil supérieur du Cap, et réclament une brigade pour la saisir, car ni la police à cheval ni les Blancs du quartier ne seraient sûrs, à cause de la révérence qu’ils lui portent. Trois planteurs de couleur, un chirurgien et des commandeurs tenus en esclavage, qui dirigent le travail des autres, comptent parmi ses dénonciateurs ; ils lui reprochent notamment son « vagabondage ». Belhumeur, convoqué devant le juge ordinaire du Cap, promet de faire cesser « les désordres », puis l’envoie sur une autre habitation pour la protéger. En novembre 1785, le procureur général justifie la décision de l’arrêter et dresse la liste des témoins. Du planteur qui, selon le rapport, avait fait périr sans procès les hommes qu’elle désignait, la justice du roi n’obtient qu’une promesse ; c’est contre Marie Kingué qu’elle prépare une arrestation.
Le rapport anonyme se termine en affirmant que le ministère public a mis fin aux désordres « en faisant décréter et arrêter la sorcière ». Selon l’historienne qui l’édite, il n’est pas sûr qu’elle ait été jugée : aucun autre document n’atteste une condamnation, et les registres du Conseil supérieur du Cap pour cette période ont été détruits. On ne sait pas ce que devint Marie Kingué.
Sources de la fiche
Les références ci-dessous permettent de retrouver les documents et travaux utilisés. Les faits et interprétations qui structurent la fiche renvoient ensuite à des passages localisés et à leurs limites de portée. Les références sont rangées selon la nature du document atteint et sa relation aux événements : actes anciens transmis par des copies ou des recueils postérieurs ; études, éditions et outils de recherche. La date de la notice indique la rédaction ou la publication lorsqu’elle est connue ; l’usage précise la période ou l’expérience racontée. Pour une copie ou un recueil, la notice donne la date de l’acte et celle de la copie ou de l’impression. Pour une édition savante, la notice distingue le texte transmis du travail de l’éditeur. Le libellé de chaque lien indique s’il conduit à la source en ligne, à une notice DOI, à un catalogue ou à la notice d’un éditeur.
Actes anciens transmis par des copies ou des recueils postérieurs
Médéric Louis Élie Moreau de Saint-Méry (éd.), Loix et constitutions des colonies françoises de l’Amérique sous le Vent, tome IV (actes de 1750 à 1765 ; recueil imprimé en 1784).
Tome IV, pages 225-226 pour l’arrêt du Conseil du Cap du 7 avril 1758 qui nomme et criminalise les « Garde Corps », et pages 721-724 pour l’ordonnance royale du 30 avril 1764 qui interdit aux personnes noires et de couleur, libres ou esclavisées, d’exercer la médecine ou la chirurgie et de traiter des malades. Ces prescriptions donnent le cadre juridique ; elles ne portent rien sur Marie Kingué ni sur leur application à son cas.
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Études, éditions et outils de recherche
Archives nationales (France), Papiers de Nicolas François de Neufchâteau (1750-1828), répertoire numérique détaillé, FRAN_IR_000636 (instrument de recherche actuel ; documents décrits de 1785).
Instrument de recherche des papiers de François de Neufchâteau : localisation sous 27AP/12, dossier 2, et décompte de huit pièces de 1785 relatives à « Marie-Catherine ou Kingué ». Il ne décrit pas séparément leur contenu.
Voir la page de cette sourceMarie Houllemare, Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) (2019).
Édition critique du rapport anonyme de 1785 conservé dans les papiers de François de Neufchâteau, et analyse de l’affaire : les pratiques de soin et de divination, l’étendue des réseaux, les dénonciations successives et l’état du droit colonial sur les talismans et les assemblées.
Voir la page de cette sourceCrystal Nicole Eddins, Rituals, Runaways, and the Haitian Revolution: Collective Action in the African Diaspora (2022 ; Cambridge, Cambridge University Press, série Cambridge Studies on the African Diaspora).
Pages 142 à 144 et notes 90 à 99 : lecture des lettres du dossier de Marie Kingué dans les papiers de François de Neufchâteau — sa revendication de liberté et son nom, Polidor, la lettre des planteurs de Plaisance qui réclament une brigade, les honoraires de Belhumeur, la lettre anonyme du 7 octobre 1785. L’autrice résume ces lettres en anglais sans les citer longuement ; ses lectures spirituelles restent des hypothèses.
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Pièces recherchées
Ce que les archives pourraient encore apprendre
Ces pièces n’ont pas encore été consultées pour cette page. Elles pourraient la compléter ou la corriger.
Ce qu’elles permettraient : Donner l’affaire depuis son dossier complet, retrouver d’autres personnes nommées et préciser ce que la procédure conserve de leurs relations.
27AP/12, dossier 2 · Archives nationales
Les huit pièces relatives aux plaintes portées en 1785 contre Marie Catherine, dite Kingué.
27AP/12, dossier 2, ensembles voisins · Archives nationales
Les listes de témoins, tableaux judiciaires et mémoires conservés à côté de ces plaintes.
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Sources et limites
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L’instrument de recherche des papiers de François de Neufchâteau décrit sous la cote 27AP/12, dossier 2,…
L’instrument de recherche des papiers de François de Neufchâteau décrit sous la cote 27AP/12, dossier 2, huit pièces de 1785 relatives à des plaintes contre « Marie-Catherine ou Kingué ». L’article de Marie Houllemare édite un rapport et en analyse trois autres au fil de l’affaire ; au moins quatre pièces du dossier restent donc sans description précise dans cette étude.
À garder en tête : Le décompte de huit vient de l’instrument de recherche, qui ne décrit pas chaque pièce. Les originaux n’ont pas été consultés et l’article ne permet pas de déterminer le contenu, l’étendue ou le producteur des quatre pièces restantes. L’expression racialisée et accusatoire de l’intitulé archivistique n’est pas une qualification adoptée par le site.
- Papiers de Nicolas François de Neufchâteau (1750-1828), répertoire numérique détaillé, FRAN_IR_000636 — 27AP/12, dossier 2 : intitulé « Lettres au sujet de plaintes contre une sorcière noire, Marie-Catherine ou Kingué. 1785 (8 pièces) »
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — p. 157-164 et note 4 : présentation du fonds 27AP/12, dossier 2, analyse successive des dénonciations, rapports de Demay et d’Almeida de Suarez et rapport de François de Neufchâteau ; rapport anonyme édité dans l’article
L’ordonnance royale du 30 avril 1764 organise l’exercice de la chirurgie dans les colonies françaises, puis…
L’ordonnance royale du 30 avril 1764 organise l’exercice de la chirurgie dans les colonies françaises, puis interdit aux personnes noires et de couleur, libres ou esclavisées, d’exercer la médecine ou la chirurgie et de traiter des malades, sous peine de cinq cents livres d’amende et de punition corporelle suivant le cas. Moreau de Saint-Méry indique son enregistrement à Saint-Domingue le 29 janvier 1765 au Port-au-Prince et le 4 février au Cap.
À garder en tête : Le texte prescrit et ne prouve ni l’arrêt des pratiques de soin ni la fréquence des poursuites. Il ne nomme pas Marie Kingué et n’établit pas que cette ordonnance ait été invoquée contre elle en 1785. Les catégories raciales et les peines sont celles du droit colonial.
- Loix et constitutions des colonies françoises de l’Amérique sous le Vent, tome IV — pages imprimées 721-724, pages PDF 735-738 : titre et date de l’ordonnance ; articles I-XV pour l’organisation professionnelle ; article XVI page 724 pour l’interdiction, l’amende et la peine corporelle ; enregistrements au Port-au-Prince et au Cap en fin de texte
L’arrêt en règlement du Conseil du Cap « touchant la police des Esclaves », du 7 avril 1758, nomme deux…
L’arrêt en règlement du Conseil du Cap « touchant la police des Esclaves », du 7 avril 1758, nomme deux sortes d’objets — des « Garde Corps » et des « Macandals » — et en criminalise la fabrication et le commerce. Son article II « fait défenses à tous Affranchis et Esclaves de composer, vendre, distribuer ou acheter des Garde Corps et Macandals, à peine d’être poursuivis extraordinairement, comme profanateurs et séducteurs, et punis suivant la rigueur de l’Edit de 1682 ». Quatre verbes, et la défense atteint les affranchis autant que les esclaves. Son article premier « fait défenses à tous Habitans de souffrir les assemblées et cérémonies superstitieuses que certains Esclaves ont coutume de faire à la mort d’un d’entre eux, et qu’improprement ils nomment prieres », « à peine de 300 liv. d’amende contre les Maîtres, Procureurs, ou en leur absence contre les Economes et Raffineurs qui permettront de telles assemblées, et du fouet contre les Esclaves qui y assisteront pour la premiere fois, et de plus grosses peines, en cas de récidive ». Le procureur général expose que « l’inexécution presque totale » des dispositions antérieures a laissé subsister les désordres, et que « le peu de connoissance des Loix concernant les Esclaves étoit la principale cause de leur inobservation » — « la plupart », ajoute-t-il, se trouvaient « par le défaut d’Imprimerie » « cachées et dispersées dans les registres des Greffes ».
À garder en tête : Le texte prescrit ; il n’établit ni que l’arrêt ait été appliqué, ni à quelle fréquence, ni qu’il l’ait encore été en 1785 — aucune procédure n’est citée ici. Il n’établit pas davantage que les objets défendus fussent effectivement fabriqués ou vendus : une défense atteste que le Conseil visait une pratique, non que la pratique fût celle-là. Il n’établit pas non plus de lien direct avec l’affaire de Marie Kingué : le rapport de 1785 ne cite pas cet arrêt. Le rapprochement tient à ce que le rapport de 1785 lui attribue la vente de garde-corps, et l’analyse de Marie Houllemare leur fabrication et leur vente — deux des opérations que l’arrêt défend ; Houllemare fait elle-même ce rapprochement. L’arrêt ne défend pas de porter un garde-corps : « porter » est le verbe du rapport de 1785. L’acte ne dit pas non plus à quoi servaient ces objets : les appeler « de protection » serait une caractérisation venue d’ailleurs, et l’acte les traite au contraire en instruments de « profanateurs et séducteurs ». Le texte est cité d’après le recueil imprimé de Moreau de Saint-Méry, qui n’est pas le registre du Conseil ; la rubrique y porte « Conseil du Cap » et non « Conseil supérieur ». « Macandal » est employé comme nom commun d’un paquet magique deux mois et demi après l’arrêt qui envoie au feu François Makandal — que ce volume écrit Macandal — au Cap : l’arrêt est du 20 janvier 1758, et le même volume le porte aux pages 217 et 218. Attention à la couche océrisée de ce volume, qui rend « 1682 » par « 16S1 » : rien ici n’en vient. « Superstitieuses », « improprement » et « profanateurs » sont les mots du pouvoir colonial et ne sont jamais repris hors guillemets dans la voix de ce site.
- Loix et constitutions des colonies françoises de l’Amérique sous le Vent, tome IV — tome IV, p. 225-226 : p. 225, l’intitulé « ARRÊT en Réglement du Conseil du Cap, touchant la police des Esclaves », la date du 7 avril 1758 et la remontrance du procureur général ; p. 226, la fin de la clause d’exécution et les articles I à IV. Dans cette numérisation, page imprimée + 14 = page du PDF
Marie Catherine dite Kingué, tenue en esclavage dans la partie nord de Saint-Domingue, est « présentée par…
Marie Catherine dite Kingué, tenue en esclavage dans la partie nord de Saint-Domingue, est « présentée par les historiens comme une guérisseuse ou une sorcière exerçant un fort ascendant sur les esclaves, les libres de couleur et les blancs », et « décrite comme une femme de nation Congo, d’environ trente-six à quarante ans, marquée de cicatrices au visage ». Elle exerce le rôle d’hospitalière, « dévolu à des femmes esclaves, âgées, chargées dans les plantations, aux côtés du chirurgien, de soigner les esclaves ». Son statut est flou : elle est dite esclave du sieur Coillon dit Belhumeur, au Port-Margot, « ou peut-être d’une libre de couleur vivant chez lui » ; elle verse un salaire à la personne qui la tient en esclavage tout en vivant ailleurs, à Plaisance, chez Chailleau, un commandant de milice local. Elle soigne, fait accoucher, et fabrique et vend des « garde-corps », talismans de bois ou de pierre, « dix et douze gourdes, et elle n’en avoit pas pour les demandeurs » : « tout Plaisance portoit un garde de corps, comme on porte un saint suaire ». Le rapport lui prête aussi des « tours de gibecière » : chez Chailleau, commandant de quartier, qui se croit empoisonné, elle lui « tira un crapaud du crâne », puis « un second de son côté », et le rapport enchaîne : « Cet homme émerveillé ne put plus alors se passer de cette nouvelle Médée. Dès ce moment, elle fit sa résidence chez lui » ; Médée est une magicienne meurtrière de la mythologie grecque. Ailleurs, une femme enceinte qu’elle accouche met au monde « une grosse couleuvre morte », que Kingué présente à Belhumeur. Ses accusateurs écrivent qu’elle « faisoit d’ailleurs des élèves, qui étoient sans cesse à l’affux de tout ce qui se passoit dans les ateliers », qu’« on l’envoyoit chercher de tous les cotés » et qu’« elle savoit tous les secrets des habitations ».
À garder en tête : Tout ce que les rapports donnent d’elle vient de textes écrits pour la faire poursuivre : le vocabulaire — « absurdités », « tours de gibecière », « imbéciles trop crédules » — est le leur, et « supercherie » est le mot par lequel l’historienne rend leur position. Aucune déclaration d’elle n’est conservée : ses propos ne parviennent qu’au style indirect, sous la plume de ses accusateurs — « Elle lui dit qu’en effet, on lui avoit fait passer au poison ». La description qui donne sa nation, son âge et ses cicatrices n’est rattachée par la source à personne : elle suit une phrase sur ce que les historiens présentent, et le rapport édité, lui, ne donne ni nation, ni âge, ni cicatrices. La transe et la voix d’homme ne figurent pas non plus dans le rapport édité : elles sont dans l’analyse. Le crapaud extrait de la tête du commandant et l’accouchement d’une couleuvre, en revanche, y sont — « serpent » est le mot de l’analyse. Le mot « élèves » est du rapport, où il vaut accusation : la subordonnée qui le suit en fait un réseau de guetteurs. Le mot « vaudou » ne figure pas dans les rapports. Le rapport édité rattache donc l’installation de Marie Kingué chez Chailleau à l’épisode des crapauds — « dès ce moment » — et l’historienne nomme Chailleau dans la phrase même qui rapporte la guérison. Ce que la source établit est cet enchaînement dans le récit d’un accusateur, non que la protection accordée ensuite par Chailleau en découle : le rapport a intérêt à faire de ce commandant un « illuminé » que la ruse a capturé. L’étude le dit « commandant du quartier de Plaisance » à un endroit et « commandant de milice du quartier du Limbé, à Plaisance » à un autre : la source elle-même ne fixe pas lequel des deux quartiers il commande, et rien ici ne le tranche.
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — édition critique du rapport anonyme sur « Kingé, sorcière et guérisseuse », d’après Archives nationales, fonds François de Neufchâteau, 27 AP 12, dossier 2 : page 155, Belhumeur, l’homme mutilé et le début de l’accouchement ; page 156, couleuvre, crapauds, Médée, résidence chez Chailleau, supplices, élèves et garde-corps ; page 157, phrase finale sur l’arrestation
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — analyse de l’affaire : page 157, description de Marie Kingué et origine des rapports ; pages 158-159, hospitalière, soins, talismans, divination et droit de correction ; pages 160-161, réseaux, statut et déplacements ; page 162, difficultés de l’arrestation
En 1785, dans la partie nord de Saint-Domingue, Marie Kingué désigne les auteurs supposés d’empoisonnements,…
En 1785, dans la partie nord de Saint-Domingue, Marie Kingué désigne les auteurs supposés d’empoisonnements, et des personnes ainsi désignées sont suppliciées. Le rapport anonyme écrit qu’« on s’empare des malheureux nègres (victimes de la haine de leurs camarades qui avoient payé Kingué) et on les abandonne au tribunal de cette négresse, qui leur fait donner la question et les dévoue aux flammes » ; « donner la question » signifie ici torturer. Marie Houllemare, qui édite ce rapport, écrit que « ces coupables, ainsi fabriqués par cette femme, sont ensuite punis par leur maître ou son agent, au bûcher ou au fouet ». Le même rapport porte que le sieur Belhumeur « eut la cruauté de la croire, et de faire périr des malheureux, sans autre forme de procès que le jugement de cette négresse ». L’épisode où l’on s’empare des hommes se passe, lui, chez le commandant de quartier qui la logeait, et le rapport n’y nomme personne : il écrit « on », et remet la torture et le bûcher au « tribunal » de Marie Kingué. Les rapports mentionnent nommément au moins quatre planteurs « l’ayant sollicitée pour rechercher des empoisonneurs sur leur habitation ». De telles pratiques « dépassent largement le droit de correction prévu par le Code noir » et sont condamnées par l’administration royale dès les années 1720. Un homme eut « l’adresse de se rendre tout mutilé auprès du juge du Cap, et de se mettre sous la sauvegarde du Roy et de la justice ».
À garder en tête : Le rapport ne met pas les supplices au compte des mêmes mains d’un épisode à l’autre : les « imbéciles trop crédules » qui livrent des innocents aux flammes « à son instigation », Belhumeur nommément — il « eut la cruauté de la croire, et de faire périr des malheureux » —, ou le « tribunal » de Marie Kingué. L’analyse, elle, écrit constamment que les désignés « sont ensuite punis par leur maître ou son agent, au bûcher ou au fouet ». La formule « on les abandonne au tribunal de cette négresse » appartient au récit d’un épisode et charge une femme esclavisée plutôt que les maîtres qui ont ordonné les supplices : c’est l’intérêt d’un texte qui cherche à la faire poursuivre. Le nombre des morts n’est jamais donné : le rapport écrit « beaucoup de nègres innocens », l’étude « plusieurs esclaves ». Aucune des personnes suppliciées n’est nommée, ni l’homme mutilé qui gagna le Cap, et l’on ignore ce qu’il advint de sa plainte. L’étude mentionne à part la plainte d’une personne esclavisée mutilée auprès du juge du Cap. Selon l’étude, cette plainte porta « en mai » et « une première fois » ces agissements à l’attention des autorités, sans effet comme les autres démarches antérieures ; elle ne dit pas que ce soit le même homme. Que des personnes esclavisées aient payé pour faire désigner leurs ennemis est l’affirmation du rapport, non un fait vérifié par ailleurs ; l’historienne en retient, en conclusion, des esclaves « qui ne sont pas forcément solidaires entre eux ».
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — édition critique du rapport anonyme sur « Kingé, sorcière et guérisseuse », d’après Archives nationales, fonds François de Neufchâteau, 27 AP 12, dossier 2 : page 155, Belhumeur et l’homme mutilé ; page 156, saisies, question, flammes et « tribunal » de Marie Kingué
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — analyse de l’affaire : page 159, désignations, maîtres ou agents et droit de correction ; page 160, actes attribués à Belhumeur ; page 161, quatre planteurs ; page 162, plainte distincte d’une personne mutilée ; pages 163-164, atteinte à la souveraineté royale
En 1785, les difficultés à appréhender Marie Kingué sont, selon l’étude, « un signe de son autorité dans le…
En 1785, les difficultés à appréhender Marie Kingué sont, selon l’étude, « un signe de son autorité dans le quartier du Limbé ». Une lettre de dénonciation anonyme du 3 septembre rapporte, dans les termes de l’historienne, « l’impuissance du gérant Pidoux, qui a tenté de l’arrêter : elle l’a mordu publiquement et les esclaves placés sous son autorité l’ont laissée partir, ayant peur d’elle plus que de lui ». L’historienne ajoute, sans qu’on sache si elle résume encore la lettre, que le commandant de quartier Chailleau, chez qui Marie Kingué réside, lui accorde son soutien. Un rapport parvenu le 17 novembre apprend que Belhumeur avait été convoqué chez le sénéchal du Cap, le juge ordinaire de la ville, et que, engagé à faire cesser « les désordres », il « a préféré l’envoyer sur une autre habitation pour la protéger ». Almeida de Suarez, substitut du procureur — c’est-à-dire son adjoint — à Plaisance, recommande de la faire arrêter et juge insuffisants les six hommes de la maréchaussée, la police à cheval. Dans le dernier rapport, François de Neufchâteau, procureur général du Conseil supérieur du Cap, justifie une décision de l’arrêter déjà prise, résume l’affaire aux magistrats et dresse une liste de témoins, Blancs, libres de couleur et esclaves. Le rapport anonyme édité se termine, lui, en écrivant que le ministère public a arrêté le cours des désordres « en faisant décréter et arrêter la sorcière ».
À garder en tête : L’issue n’est pas établie. Le rapport édité donne l’arrestation pour décrétée et faite ; l’étude écrit qu’« il n’est pas sûr qu’elle ait véritablement été portée devant les juges, aucun autre document n’attestant de sa condamnation, les registres du Conseil supérieur du Cap pour cette période ayant été détruits ». L’affaire ne paraît pas dans le recueil d’arrêts conservé à partir de novembre 1786 (Archives nationales d’outre-mer, ANOM, C9 A 165), ce qui « semble indiquer une procédure expéditive, l’échec de son arrestation ou un refus des autorités de poursuivre l’affaire ». Aucune de ces trois hypothèses n’est retenue ici, et l’inférence est celle de l’historienne, tirée d’une absence d’archive. La morsure infligée à Pidoux et le refus des personnes esclavisées placées sous son autorité de l’aider sont rapportés par le dénonciateur anonyme, qui a intérêt à montrer l’autorité royale impuissante. Hormis la dernière phrase, qui vient du rapport édité, cet énoncé repose sur l’analyse de rapports que l’étude n’édite pas.
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — édition du rapport anonyme, page 157, pour la phrase finale « en faisant décréter et arrêter la sorcière »
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — analyse, pages 161 à 162 : la lettre anonyme du 3 septembre 1785, l’impuissance de Pidoux, le soutien de Chailleau, le rapport parvenu le 17 novembre, la recommandation d’Almeida de Suarez et la liste de témoins du procureur général ; note 16 pour l’absence de l’affaire au recueil d’arrêts
En 1785, Marie Catherine dite Kingué circule entre Port-Margot, Plaisance, le Limbé, Le Borgne et plusieurs…
En 1785, Marie Catherine dite Kingué circule entre Port-Margot, Plaisance, le Limbé, Le Borgne et plusieurs habitations du nord de Saint-Domingue. Son propriétaire est incertain dans l'étude : Belhumeur, ou peut-être une femme libre de couleur vivant chez lui. Marie Kingué verse un salaire à la personne qui la tient en esclavage, vit chez le commandant Chailleau, se déplace jusque dans une voiture, reçoit de l'argent pour ses consultations et vend des garde-corps dix ou douze gourdes. Les rapports nomment au moins quatre planteurs qui la sollicitent. Revenus, clientèle et soutiens élargissent donc sa capacité d'action sans abolir la propriété ni le risque d'arrestation.
À garder en tête : Les revenus, déplacements et relations sont connus par des rapports destinés à justifier une poursuite et par l'analyse qu'en donne Houllemare. Le rapport associe les paiements à la crédulité ou à la volonté de nuire ; il ne conserve pas les raisons que les clients donnaient eux-mêmes. « Salaire » désigne ici la somme versée au détenteur selon l'étude, non un contrat de travail libre. Le nom du propriétaire et la qualité territoriale exacte de Chailleau restent contradictoires ou incertains dans l'article.
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — rapport édité p. 156-157 pour les garde-corps, leur prix, les demandes, les élèves et l'étendue de la renommée ; analyse p. 160-162 pour le statut incertain, le salaire versé au détenteur, la résidence chez Chailleau, les déplacements, la voiture, les quatre planteurs et les soutiens
Le rapport anonyme de 1785 relie la consultation de Marie Kingué aux morts survenues dans les ateliers : «…
Le rapport anonyme de 1785 relie la consultation de Marie Kingué aux morts survenues dans les ateliers : « La rigidité et l’excès du travail avoient-ils conduit quelqu’esclaves au tombeau, on consultoit Kingué ; et Kingué, trouvant du poison partout, faisoit connoître les prétendus coupables. » Chez le commandant de quartier qui la loge, le même rapport écrit que cet homme « avoit perdu quelques nègres, et attribuoit cette perte au poison », que Marie Kingué « se fait conduire précisément dans les cases de coupables », qu’elle y fouille et que « son œil de lynx » lui fait apercevoir « le poison même caché sous terre ». Il ajoute : « Elle gagnoit beaucoup d’argent en mettant à contribution tous les simples des différens quartiers. » Marie Houllemare, qui édite ce rapport, écrit que Belhumeur, présenté comme son maître, « fait tuer et vendre plusieurs esclaves sur ses dires ». Crystal Eddins, qui a lu les lettres du même fonds, rapporte que des voisins de Belhumeur l’accusaient d’avoir surmené les personnes qu’il tenait en esclavage au point que quelques-unes en moururent, et qu’au lieu d’admettre cette cause il consulta Marie Kingué pour savoir si elles avaient été empoisonnées.
À garder en tête : Le rapport est écrit pour faire poursuivre Marie Kingué : « prétendus coupables » et la parenthèse qui suit la fouille — le poison « que sa main ou celle de son agent avoit placé sans doute » — sont les insinuations de son auteur, non des constats. Ni le rapport, ni l’étude, ni Eddins ne comptent les morts ni ne nomment les personnes mortes au travail, tuées ou vendues. La vente de personnes désignées ne figure pas dans le rapport édité : elle vient de l’analyse de Marie Houllemare. Les accusations de surmenage portées par les voisins de Belhumeur sont rapportées par Eddins en anglais, sans citation de la lettre. Aucune de ces pièces n’établit la cause réelle des morts.
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — rapport anonyme édité, p. 155 pour « La rigidité et l’excès du travail […] les prétendus coupables » ; p. 156 pour la perte attribuée au poison par le commandant, la fouille des cases, le poison « caché sous terre » et l’argent gagné
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — analyse, p. 160, pour Belhumeur qui « fait tuer et vendre plusieurs esclaves sur ses dires »
- Rituals, Runaways, and the Haitian Revolution: Collective Action in the African Diaspora — p. 143 (PDF p. 163), second paragraphe, et note 96, qui renvoie à la lettre 4 du dossier 27AP/12 des Archives nationales : surmenage attribué à Belhumeur par ses voisins, consultation de Marie Kingué sur l’empoisonnement
Marie Houllemare écrit que l’autorité de Marie Kingué s’exerce à la fois sur des personnes esclavisées « qui…
Marie Houllemare écrit que l’autorité de Marie Kingué s’exerce à la fois sur des personnes esclavisées « qui respectent ses dons de guérison et de voyance », jusqu’à la considérer « comme un Dieu » — expression que l’historienne cite entre guillemets —, la tenir, selon ses propres mots, pour « douée du pouvoir de ressusciter les morts » et aller jusqu’« à voler pour la payer », et sur des Blancs « qui lui accordent une confiance aveugle ». L’historienne écrit encore que Marie Kingué « se plonge dans des transes, lors desquelles, affaiblie, elle adopte d’autres voix, dont l’une masculine », et que cette activité de médium « fait partie de son succès ». Crystal Eddins rapporte, d’après d’autres lettres du même dossier, que des Africains la révéraient comme une divinité capable de tuer et de ressusciter et de guérir toutes sortes de maladies.
À garder en tête : Ce que ces personnes pensaient de Marie Kingué ne parvient que par les lettres et rapports qui la dénoncent, lus par deux historiennes ; aucune parole de leur part n’est citée par les deux études. Que des personnes aient volé pour la payer est une accusation de ces pièces, non un vol constaté. Les transes et la voix masculine viennent de l’analyse ; le rapport édité ne les mentionne pas. Les rapprochements que proposent Houllemare avec le magnétisme animal et Eddins avec des traditions kongo — nganga, esprit-serpent Mbumba — sont donnés par elles comme des hypothèses et ne sont pas repris ici.
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — analyse, p. 159 pour les transes, les voix et l’activité de médium ; p. 160 pour le respect de ses dons, « comme un Dieu », le pouvoir de ressusciter, le vol pour la payer et la confiance des Blancs
- Rituals, Runaways, and the Haitian Revolution: Collective Action in the African Diaspora — p. 143 (PDF p. 163), second paragraphe, phrase sans note propre suivie de la note 98 : révérence envers Marie Kingué comme divinité qui tue, ressuscite et guérit, rapportée d’après d’autres lettres
Crystal Eddins, qui a lu les pièces du dossier de Marie Catherine dite Kingué dans les papiers de François…
Crystal Eddins, qui a lu les pièces du dossier de Marie Catherine dite Kingué dans les papiers de François de Neufchâteau, écrit qu’elle « was known to claim to be free » — qu’elle était connue pour se dire libre. Eddins voit aussi dans l’emploi d’un nom africain l’indice qu’elle renonçait au nom imposé par l’asservissement, et avance, sans l’établir, que Kingué pourrait renvoyer à Kinguélé, siège du royaume de Kakongo, à l’intérieur des terres depuis le port de Malemba. Selon les pièces qu’elle résume, Marie Kingué est kongolaise, âgée de trente-six à quarante ans, et porte « two to three marks of her homeland on her cheek below her eye », deux ou trois marques de son pays sur la joue, sous l’œil.
À garder en tête : Eddins ne cite pas la phrase de la pièce qui la dit se déclarer libre : « was known to claim to be free » est sa formulation. Le rapport édité, qui la dit « négresse esclave », et les deux études la tiennent pour esclave en 1785 ; se dire libre ne change pas ce statut juridique. Que le nom exprime un refus est la lecture d’Eddins, et Kinguélé une conjecture qu’elle présente comme une possibilité ; son rapprochement avec une fugitive nommée « Keingue » dans une annonce de décembre 1774 est déclaré par elle non établi et n’est pas repris ici. Marie Houllemare décrit les mêmes traits comme des « cicatrices au visage » : rien ne dit si les deux historiennes lisent la même mention.
- Rituals, Runaways, and the Haitian Revolution: Collective Action in the African Diaspora — p. 142 (PDF p. 162), deuxième paragraphe, et notes 90 à 92 : âge, origine kongolaise, marques sur la joue, « was known to claim to be free », lecture du nom et hypothèse de Kinguélé
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — analyse, p. 157 : femme « de nation Congo, d’environ trente-six à quarante ans, marquée de cicatrices au visage »
Les rapports de 1785 mentionnent un homme tenu en esclavage, Polidor, qui travaille avec Marie Kingué.
Les rapports de 1785 mentionnent un homme tenu en esclavage, Polidor, qui travaille avec Marie Kingué. Marie Houllemare observe qu’ils « ne font que le mentionner » et concentrent l’accusation sur elle : elle y lit une dénonciation « à la fois de race et de genre ». Crystal Eddins présente Polidor comme le compagnon qui vivait avec Marie Kingué et comme son lieutenant — « live-in partner and lieutenant » —, kongolais lui aussi, venu de l’habitation Labauche, à Pilate, à Plaisance.
À garder en tête : Aucune action propre de Polidor n’est rapportée par les deux études, et son rôle exact ne peut être restitué. Compagnon et lieutenant sont les mots d’Eddins ; Houllemare écrit seulement qu’il travaille avec elle. Ni l’une ni l’autre ne dit ce qu’il devient.
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — analyse, p. 161, premier paragraphe : « les rapports mentionnent un homme, l’esclave Polidor, qui travaille avec elle, mais ne font que le mentionner »
- Rituals, Runaways, and the Haitian Revolution: Collective Action in the African Diaspora — p. 142 (PDF p. 162), dernier paragraphe : Polidor, « live-in partner and lieutenant », kongolais, de l’habitation Labauche à Pilate, Plaisance
Selon Crystal Eddins, plusieurs planteurs de Plaisance écrivent en 1785 à François de Neufchâteau, procureur…
Selon Crystal Eddins, plusieurs planteurs de Plaisance écrivent en 1785 à François de Neufchâteau, procureur général du Conseil supérieur du Cap : ils se sont plaints à Belhumeur des activités de Marie Kingué et sont allés jusqu’aux tribunaux du Cap ; ils demandent une brigade spéciale pour la saisir, parce que la maréchaussée et les Blancs ne seraient pas sûrs « because of their reverence toward her », à cause de la révérence qu’ils lui portent. La lettre nomme notamment trois planteurs qu’Eddins désigne comme « three mulâtre planters of Plaisance », un chirurgien et des commandeurs tenus en esclavage, qui dénoncent son « vagrancy, superstition, charlatanism, and other criminal and dangerous acts ». Belhumeur avait promis de la réprimander, mais « il n’en a rien fait » ; Eddins ajoute qu’apparemment il lui versait des honoraires mensuels pour ses services. Marie Houllemare écrit que l’une des accusations portées contre elle est celle de « vagabondage », d’autant qu’elle agit dans plusieurs paroisses où elle se déplace librement, et que l’auteur de la lettre anonyme du 3 septembre 1785 se dit trop fragile pour porter plainte publiquement, « la centaine d’esclaves de son habitation lui étant acquis de même qu’une partie de ses voisins ». Eddins rapporte enfin qu’une quatrième lettre anonyme, datée du 7 octobre 1785, « seems to suggest » — semble indiquer — que Marie Kingué rassembla cent hommes d’un atelier et les incita à se préparer à se révolter contre leur maître.
À garder en tête : Eddins résume en anglais des lettres qu’elle ne cite que par fragments ; « vagabondage » est le mot français que donne Houllemare. Les lettres sont écrites par des adversaires de Marie Kingué, et la « centaine » de soutiens comme les cent hommes du 7 octobre viennent d’auteurs anonymes hostiles à Marie Kingué : aucune liste ne les vérifie, et rien n’établit que les deux lettres parlent du même atelier. L’appel à la révolte n’est qu’une lecture prudente qu’Eddins fait de la lettre du 7 octobre ; aucun soulèvement n’est rapporté. Les honoraires mensuels de Belhumeur, qu’Eddins donne pour apparents, vont en sens inverse du salaire que, selon Houllemare, Marie Kingué verse à la personne qui la tient en esclavage : les deux études ne rapprochent pas ces données, et aucune pièce citée ne les compte. Eddins range la famille Chailleau parmi les noms de la lettre des planteurs, alors que Houllemare présente le commandant Chailleau comme son soutien : la relation entre ces mentions n’est pas établie.
- Rituals, Runaways, and the Haitian Revolution: Collective Action in the African Diaspora — p. 143 (PDF p. 163), premier paragraphe, et note 95, qui renvoie à la lettre 2 du dossier 27AP/12 des Archives nationales : planteurs de Plaisance, brigade spéciale, « because of their reverence toward her », personnes nommées, accusations, promesse de Belhumeur et honoraires mensuels ; même page, dernier paragraphe, pour la lettre anonyme du 7 octobre 1785
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — analyse, p. 161, deuxième paragraphe, pour l’accusation de « vagabondage » ; p. 161-162 pour la lettre anonyme du 3 septembre 1785 et la centaine d’esclaves de l’habitation de son auteur