Personne · Saint-Domingue, quartier du Limbé, 1785
Marie Kingué
Accoucheuse et guérisseuse, tenue en esclavage, elle soigne dans plusieurs paroisses de la partie nord de Saint-Domingue, vend des talismans et désigne les auteurs supposés d’empoisonnements. Des propriétaires blancs font périr des gens sur ses désignations. En 1785, on n’arrive pas à l’arrêter.
Période : Expansion du système esclavagiste · Territoire : Saint-Domingue
Les rapports qui la dénoncent la disent de nation Congo, âgée d’environ trente-six à quarante ans, le visage marqué de cicatrices. Elle appartient au sieur Coillon dit Belhumeur, habitant au quartier du Port-Margot, et son arrangement est singulier : elle lui verse un salaire et vit ailleurs, chez Chailleau, commandant de milice du quartier du Limbé. Elle se déplace en voiture entre les paroisses, et forme des élèves.
Elle est accoucheuse et guérisseuse — le rôle d’hospitalière que les habitations confient à des femmes esclavisées —, et son activité le dépasse. Elle fabrique et vend des gardes de corps, talismans dix et douze gourdes pièce, sans pouvoir suffire aux demandeurs : « tout Plaisance portoit un garde de corps, comme on porte un saint suaire ». Elle entre en transe et y prend d’autres voix, dont une d’homme. On l’envoie chercher de tous les côtés ; elle sait, écrit le rapport, « tous les secrets des habitations ».
Sa réputation s’exerce aussi sur les Blancs, et c’est là qu’elle tue. Consultée sur des morts qu’on croit dues au poison, elle désigne des coupables ; les maîtres les mettent à la question, les fouettent ou les livrent aux flammes. Au moins quatre planteurs l’ont fait venir pour cela. Des personnes esclavisées la payent aussi pour faire désigner leurs ennemis — la communauté des habitations n’est pas solidaire d’un bloc. Un homme eut « l’adresse de se rendre tout mutilé auprès du juge du Cap, et de se mettre sous la sauvegarde du Roy et de la justice ». Ce sont les propriétaires qui ont ordonné les supplices ; c’est elle que la justice poursuit.
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Le rapport qui demande son arrestation
La nommée Marie Catherine, dite Kingué, négresse esclave, dit-on, d’un sieur Coillon dit Belhumeur, habitant au quartier du Margot, avoit pris un ascendant si étonnant sur l’esprit des nègres, et même sur celui des têtes foibles parmi les blancs, qu’elle leur faisoit croire que les absurdités les plus dégoutantes étoient des faits incontestables. […] Elle commença d’abord par exercer sa magie sur le bien de son maitre et sous ses yeux. Elle lui fit connoître les malfaiteurs de son habitation ; et le Sr Belhumeur eut la cruauté de la croire, et de faire périr des malheureux, sans autre forme de procès que le jugement de cette négresse.
Rapport anonyme conservé dans les papiers du procureur général du Conseil supérieur du Cap. Orthographe d’origine ; les crochets marquent un passage omis. Le texte est écrit pour obtenir une arrestation : « absurdités », « supercherie », « cruauté de la croire » sont ses mots, et l’on ne dispose d’aucune parole de Marie Kingué.
En français courant : L’auteur reproche d’abord à Marie Kingué son emprise sur les esclaves et sur les Blancs faibles d’esprit. Puis, sans le voir, il dit l’essentiel : c’est le maître qui a fait mourir des gens, et il l’a fait sur la seule parole d’une femme qu’il tenait en esclavage. Le reproche de crédulité recouvre un transfert de pouvoir.
Source de cette partie : [1]
On n’arrive pas à l’appréhender. Le gérant Pidoux essaie : elle le mord publiquement, et les hommes sous ses ordres la laissent partir, ayant peur d’elle plus que de lui. Le commandant du quartier la protège. Le substitut du procureur juge que les six hommes de la maréchaussée de Plaisance n’y suffiront pas et demande une troupe du Cap-Français. Le procureur général dresse une liste de témoins — blancs, libres de couleur et esclaves. Puis la trace s’arrête : aucun document n’atteste qu’elle ait été jugée, et les registres du Conseil supérieur du Cap pour ces années ont été détruits.
Sources de la fiche
Une fiche publiée n’emploie que des affirmations contrôlées et des preuves précisément localisées.
Marie Houllemare, Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) (2019).
Édition critique du rapport anonyme de 1785 conservé dans les papiers de François de Neufchâteau, et analyse de l’affaire : les pratiques de soin et de divination, l’étendue des réseaux, les dénonciations successives et l’état du droit colonial sur les talismans et les assemblées.
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Marie Catherine, dite Kingué, est une femme tenue en esclavage dans la partie nord de Saint-Domingue. Les rapports qui la dénoncent en 1785 la disent de nation Congo, âgée d’environ trente-six à quarante ans, le visage marqué de cicatrices, esclave du sieur Coillon dit Belhumeur, habitant au quartier du Port-Margot. Elle est accoucheuse et guérisseuse — le rôle d’hospitalière que les habitations confient à des femmes esclavisées —, mais son activité le dépasse : elle fabrique et vend des talismans appelés gardes de corps, dix et douze gourdes pièce, sans pouvoir suffire aux demandeurs ; elle pratique la divination pour désigner les auteurs d’empoisonnements ; elle entre en transe et y prend d’autres voix, dont une d’homme ; et elle forme des élèves. Sa réputation s’étend à toute la partie nord : « on l’envoyoit chercher de tous les cotés », elle sait « tous les secrets des habitations », et « tout Plaisance portoit un garde de corps, comme on porte un saint suaire ». Son statut est singulier : elle verse un salaire à son maître tout en vivant ailleurs, chez Chailleau, commandant de milice du quartier du Limbé, et se déplace librement entre plusieurs paroisses, en voiture, pour se rendre sur les habitations où on la consulte.
À garder en tête : TOUT CE QUI EST SU D’ELLE VIENT DE RAPPORTS ÉCRITS POUR LA FAIRE ARRÊTER. Ils la disent sorcière et charlatane, et rapportent ses actes pour les accuser ; le vocabulaire — « absurdités », « supercherie », « tours de gibecière » — est le leur et n’est pas repris ici comme description. Elle ne parle nulle part : aucune déclaration d’elle n’est conservée, et l’on ignore ce qu’elle disait de ce qu’elle faisait. Son âge, sa nation et ses cicatrices sont donnés par ses accusateurs, non par elle. Son statut même est flou : l’étude signale qu’elle est peut-être l’esclave d’une femme libre de couleur vivant chez Belhumeur, et non de lui. Enfin le mot « vaudou », employé par une partie de la bibliographie, ne figure pas dans les rapports.
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — édition critique du rapport anonyme sur « Kingé, sorcière et guérisseuse », pages 155 à 157, d’après Archives nationales, fonds François de Neufchâteau, 27 AP 12, dossier 2
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — analyse de l’affaire, pages 157 à 164 : ce que sont les rapports, qui les écrit, à quelle fin, et dans quel état du droit colonial — arrêt du Conseil supérieur du Cap du 7 avril 1758 sur les assemblées superstitieuses et la vente de talismans, arrêt du 16 mai 1786 sur le magnétisme
L’autorité de Marie Kingué s’exerce sur des personnes esclavisées comme sur des propriétaires blancs, et ce sont ces derniers qui tuent. Son maître Belhumeur, sur ses désignations, fit périr des hommes de son habitation « sans autre forme de procès que le jugement de cette négresse » ; le commandant Chailleau, chez qui elle réside, fit de même après avoir perdu des esclaves qu’il croyait empoisonnés. Les rapports nomment au moins quatre planteurs qui l’ont fait venir pour chercher des empoisonneurs sur leur habitation. Des personnes esclavisées la payent aussi pour faire désigner leurs ennemis. Les désignées sont mises à la question, fouettées ou livrées aux flammes. Un homme, mutilé, eut « l’adresse de se rendre tout mutilé auprès du juge du Cap, et de se mettre sous la sauvegarde du Roy et de la justice ». Ces exécutions dépassent de loin le droit de correction que le Code noir laisse aux maîtres, et l’administration royale interdit depuis les années 1720 aux propriétaires de se faire justice en cas de soupçon de sorcellerie : l’affaire peut donc se lire comme une usurpation du droit de punir, autant que comme une affaire de sorcellerie.
À garder en tête : LE NOMBRE DES PERSONNES MISES À MORT N’EST PAS ÉTABLI. Le rapport écrit « beaucoup de nègres innocens » et « plusieurs esclaves » sans jamais compter, et il n’en nomme aucune. Il n’en donne ni le sexe, ni l’âge, ni l’habitation. L’homme mutilé qui se pourvoit auprès du juge du Cap n’est pas nommé non plus, et l’on ignore ce qu’il advint de sa plainte. L’imputation à Marie Kingué est celle d’un texte qui cherche à la faire arrêter et qui a intérêt à charger une femme esclavisée plutôt que les maîtres qui ont ordonné les supplices : ce que le document établit sans ambiguïté, c’est que des propriétaires ont fait périr des gens sur une désignation qui n’était pas un jugement. Que des personnes esclavisées l’aient payée pour désigner leurs ennemis est également l’affirmation du rapport, non un fait vérifié par ailleurs — mais elle est cohérente avec ce que l’étude établit d’une communauté qui n’est pas solidaire d’un bloc.
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — édition critique du rapport anonyme sur « Kingé, sorcière et guérisseuse », pages 155 à 157, d’après Archives nationales, fonds François de Neufchâteau, 27 AP 12, dossier 2
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — analyse de l’affaire, pages 157 à 164 : ce que sont les rapports, qui les écrit, à quelle fin, et dans quel état du droit colonial — arrêt du Conseil supérieur du Cap du 7 avril 1758 sur les assemblées superstitieuses et la vente de talismans, arrêt du 16 mai 1786 sur le magnétisme ; lecture de l’affaire comme atteinte à la souveraineté royale par usurpation du droit de punir
Une lettre anonyme du 3 septembre 1785 dénonce Marie Kingué au procureur général du roi au Conseil supérieur du Cap ; son auteur se dit trop exposé pour porter plainte publiquement, la centaine de personnes esclavisées de son habitation lui étant acquises, et une partie de ses voisins avec elles. Il rappelle que le gérant Pidoux a tenté de l’arrêter : elle l’a mordu publiquement, et les hommes placés sous son autorité l’ont laissée partir, ayant peur d’elle plus que de lui. Le commandant du quartier, Chailleau, la protège et la loge. Un premier signalement était déjà venu, en mai, de la plainte d’un esclave mutilé ; Belhumeur, convoqué chez le sénéchal du Cap, s’était engagé à faire cesser les désordres et avait préféré l’envoyer sur une autre habitation. Le rapport de Demay parvient le 17 novembre, celui d’Almeida de Suarez recommande l’arrestation mais juge les six hommes de la maréchaussée de Plaisance incapables de l’exécuter et demande une troupe du Cap-Français ; le dernier est écrit par le procureur général François de Neufchâteau, qui justifie la décision et dresse une liste de témoins blancs, libres de couleur et esclaves.
À garder en tête : ON IGNORE L’ISSUE. Aucun document n’atteste que Marie Kingué ait été jugée ni condamnée, et les registres du Conseil supérieur du Cap pour cette période ont été détruits ; l’affaire ne paraît pas non plus dans le recueil d’arrêts conservé à partir de novembre 1786. L’étude propose trois explications sans trancher : une procédure expéditive, l’échec de l’arrestation, ou un refus des autorités de poursuivre. La morsure de Pidoux et le refus des hommes de le soutenir sont rapportés par le dénonciateur anonyme, qui a intérêt à montrer l’autorité royale impuissante. Enfin la « centaine d’esclaves » acquis à Marie Kingué est son estimation, non un compte.
- Marie Kingué et la subversion de l’ordre colonial (Saint-Domingue, 1785) — analyse de l’affaire, pages 157 à 164 : ce que sont les rapports, qui les écrit, à quelle fin, et dans quel état du droit colonial — arrêt du Conseil supérieur du Cap du 7 avril 1758 sur les assemblées superstitieuses et la vente de talismans, arrêt du 16 mai 1786 sur le magnétisme ; chronologie des dénonciations et des rapports, pages 161 à 163