Document · Îles-du-Vent, 1708
Qu’est-ce qu’une perte, pour l’administration des îles ?
En 1708, l’intendant des îles écrit que la Martinique doit être fournie de deux mille personnes par an. Il énumère ce qui manque : la mortalité, le marronnage, la désertion. La fuite entre ainsi dans une comptabilité d’approvisionnement, au même rang que la mort.
Période : Construction du régime juridique · Territoires : Guadeloupe et dépendances · Martinique · Petites Antilles et circulations intercoloniales · Afrique atlantique
Deux recensements passent cette année-là sur le bureau du ministre. Celui de la Martinique porte « 2166. hommes ou garçons portans armes, 20333. negres, negresses et negrillons, et en tout 25236. ames » : quatre personnes comptées sur cinq y sont tenues en esclavage. Celui de la Guadeloupe, transmis le 17 juillet, porte « 1259. habitans portans armes, 105. Sucreries, 8626. negres ou negresses, et en tout 13497. ames » — deux sur trois. Le même feuillet note que les réparations du fort n’ont rien coûté en ouvriers, « les habitans ont fourni leurs negres à la journée ».
L’intendant Vaucresson demande davantage. « Le moyen le plus efficace pour rendre l’Isle de la Martinique florissante est de la fournir de Negres pour la culture de ses Terres », écrit-il en février ; il évalue le besoin à « au moins 2 m tous les ans » et réclame pour l’île le privilège d’aller en Guinée qu’ont obtenu les principales villes maritimes du royaume. De la Guadeloupe, le même registre porte que « les habitans sont aussy dans un pressant besoin de negres », avec la prière de « ne point oublier la Guadeloupe » quand on accordera des permissions de traite.
Et il explique le manque. Ils « y sont rares par la mortalité, le maronage, et la desertion, y ayant des habitans qui en ont perdu jusqu’à 50 en peu de temps ». Les trois causes sont rangées ensemble, sans qu’il tente de les départager. C’est la phrase qui compte : partir n’y est pas un désordre à réprimer, c’est une ligne de manquant, comptée avec les morts, et à laquelle on répond par une demande d’approvisionnement.
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Ce qui manque, et pourquoi
le moyen le plus efficace pour rendre l’Isle de la Martinique florissante est de la fournir de Negres pour la culture de ses Terres […] ils y sont rares par la mortalité, le maronage, et la desertion, y ayant des habitans qui en ont perdu jusqu’à 50. en peu de temps […] au moins 2 m tous les ans
Orthographe du registre conservée ; les crochets marquent les passages omis. « 2 m » se lit deux mille. Ce n’est pas la lettre de l’intendant mais le résumé qu’un commis en a fait pour le ministre.
En français courant : Le meilleur moyen de rendre la Martinique prospère est de lui fournir des Noirs pour cultiver ses terres. Ils y sont rares du fait de la mortalité, du marronnage et de la désertion — certains habitants en ayant perdu jusqu’à cinquante en peu de temps. Il en faudrait au moins deux mille par an.
Source de cette partie : [1]
Le même registre donne le prix. Deux matelots français évadés des prisons de la Barbade en emmenèrent « deux negres de cette Isle » ; le bateau et son chargement furent vendus 4416 livres, « et les deux negres 1010 ll. ». Les frères de la Charité réclamèrent le tout au titre des aubaines, le directeur du domaine au titre de son bail ; l’intendant « n’a pas voulu en décider et les a dit de se pourvoir ». Ces deux hommes venaient de fuir l’esclavage dans une île anglaise. Le registre ne les nomme pas, ne dit pas leur âge, et ne rapporte aucune prétention de leur part — ce que les autorités françaises faisaient des évadés est traité ailleurs sur ce site ; ici, ils entrent dans le document comme une somme disputée entre deux créanciers.
Sources de la fiche
Une fiche publiée n’emploie que des affirmations contrôlées et des preuves précisément localisées.
Administration coloniale française, Extraits de lettres reçues des Îles d’Amérique, 1708 : trente-deux personnes évadées de Barbude arrivent en Guadeloupe (1708).
Registre de résumés de bureau des lettres reçues des îles en 1708 : les deux recensements, la demande de deux mille personnes par an et la phrase sur les causes du manque, et le litige sur le prix des deux hommes venus de la Barbade.
Voir la page de cette sourceJames Pritchard, In Search of Empire: The French in the Americas, 1670–1730 (2004).
Chapitre sur les populations coloniales : ce que valent les recensements des îles au début du XVIIIᵉ siècle, qui les dressait et avec quel soin, ce qui donne aux deux chiffres de 1708 leur portée exacte.
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Appareil documentaire
Chaque énoncé qui structure cette fiche est adossé à une preuve localisée dans une source et à une réserve, qui dit ce que cette preuve ne permet pas de conclure. Le détail est ici, pour qui veut vérifier.
Voir les énoncés, leurs preuves et leurs réserves
Le gouverneur de la Guadeloupe La Malmaison transmit le 17 juillet 1708 un recensement de l’île. Selon l’extrait qui en fut fait, « il y a 1259. habitans portans armes, 105. Sucreries, 8626. negres ou negresses, et en tout 13497. ames ». Le même feuillet indique que les réparations du fort furent faites sans dépense d’ouvriers extraordinaires parce que « les habitans ont fourni leurs negres à la journée », et que les compagnies de milice comptent 1005 hommes mais sont sans armes, les ayant perdues aux deux sièges de l’île, le magasin ne conservant que 163 fusils. Plus loin, le même correspondant écrit que « les habitans sont aussy dans un pressant besoin de negres » et demande « de ne point oublier la Guadeloupe » lorsqu’on accordera des permissions de traite.
À garder en tête : Ce sont les chiffres d’un gouverneur résumés par un commis, non l’état de recensement lui-même, qui n’est pas joint : ni les catégories retenues, ni la date de la levée, ni la méthode ne sont connues. La formule « negres ou negresses » ne distingue pas les enfants, comptés à part dans le recensement martiniquais du même registre. La somme des deux nombres cités n’égale pas le total donné, l’extrait ne détaillant pas les autres catégories de population. Le chiffre est transmis dans une lettre qui plaide pour l’envoi d’armes, de secours et de personnes déportées.
- Extraits de lettres reçues des Îles d’Amérique, 1708 : trente-deux personnes évadées de Barbude arrivent en Guadeloupe — folio 44 recto, section « Guadeloupe », et folio 46 verso
- In Search of Empire: The French in the Americas, 1670–1730 — chapitre « Colonial Populations », page 29 : les recensements coloniaux du XVIIᵉ et du début du XVIIIᵉ siècle « have to be used with caution » ; jusqu’à ce que les administrateurs civils s’imposent aux Antilles après la guerre de Succession d’Espagne, ce sont des militaires qui recueillent les données et « few attached much importance to the task » ; les capitaines de milice qui les rassemblent ignorent généralement ce qu’on attend d’eux, au point que les formulaires imprimés fournis par le ministère sont de peu d’usage ; les populations sont ordinairement rangées par compagnie de milice
L’intendant Vaucresson écrit en février 1708 que « le moyen le plus efficace pour rendre l’Isle de la Martinique florissante est de la fournir de Negres pour la culture de ses Terres », et que ceux-ci « y sont rares par la mortalité, le maronage, et la desertion, y ayant des habitans qui en ont perdu jusqu’à 50. en peu de temps ». Il évalue le besoin à « au moins 2 m tous les ans », soit deux mille personnes, et demande pour l’île « le mesme privilege qu’ont eu les principales villes maritimes du royaume d’aller en Guinée ». Le recensement de la Martinique transmis la même année porte « 2166. hommes ou garçons portans armes, 20333. negres, negresses et negrillons, et en tout 25236. ames ».
À garder en tête : Le chiffre de 2 000 par an est une demande adressée au ministre pour obtenir une liberté de traite, non une mesure : il sert l’argument. « Jusqu’à 50 en peu de temps » ne dit ni combien d’habitants, ni sur quelle durée, ni la part respective de la mort, du marronage et de la fuite dans cette perte — l’extrait range les trois causes ensemble sans les distinguer. Le recensement provient d’un autre correspondant, Gabaret, et n’est pas l’état lui-même.
- Extraits de lettres reçues des Îles d’Amérique, 1708 : trente-deux personnes évadées de Barbude arrivent en Guadeloupe — folios 28 recto à 28 verso ; recensement au folio 35 verso, lettre de Gabaret
Deux matelots français évadés des prisons de la Barbade y emmenèrent « deux negres de cette Isle » ; le bateau et son chargement furent vendus 4416 livres, « et les deux negres 1010 ll. ». Les frères de la Charité réclamèrent le tout au titre des lettres patentes qui leur accordaient les aubaines, et le directeur du domaine la même chose au titre de son bail de 1687. L’extrait de la lettre de l’intendant Vaucresson porte : « Il n’a pas voulu en décider et les a dit de se pourvoir. » Le litige portait sur le produit de la vente de personnes qui venaient de fuir l’esclavage dans une île anglaise.
À garder en tête : Résumé de bureau, non l’acte. Les deux personnes vendues ne sont pas nommées et rien n’indique qu’elles aient formulé une prétention, ni qu’on la leur ait demandée. On ignore l’issue du procès auquel l’intendant renvoie les parties. La formule « les a dit de se pourvoir » est du commis.