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Esclavage aux Antilles

Source

Voyage à la Martinique, contenant diverses observations sur la physique, l’histoire naturelle, l’agriculture, les mœurs, & les usages de cette isle, faites en 1751 & dans les années suivantes

Jean-Baptiste Thibault de Chanvalon

Source imprimée · 1763

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Notice

Droits : Œuvre du domaine public. Numérisation Google diffusée par Internet Archive ; l’exemplaire porte le cachet de la Widener Library (Harvard) sur son premier feuillet. La notice d’Internet Archive ne nomme pas l’institution détentrice.

Dans les fiches

Les formats courts qui citent cette source dans leur bibliographie.

Notion

Manger la terre, et le nom qu’on donnait à ceux qui le faisaient

Sur les habitations antillaises — les exploitations agricoles coloniales, où les terres, les bâtiments et les personnes tenues en esclavage forment un même bien —, des gens mangeaient de la terre, et ils en mouraient. Les colons ont donné à cette conduite un nom de maladie, le mal d’estomac, puis des instruments pour l’empêcher : un bâillon, un masque de fer. Cette page ne dit pas ce qui les faisait manger la terre — personne ne le tranche, ni alors ni aujourd’hui. Elle dit ce que le nom permettait de faire.

7 min · 1715–1848 · Martinique, Saint-Domingue, +1

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Dans son Voyage à la Martinique, publié en 1763 d’après des observations faites à partir de 1751, Jean-Baptiste Thibault de Chanvalon écrit que la terre que mangent les personnes déportées de la côte de Guinée est « un tuf rouge-jaunâtre, très commun dans nos Isles », et qu’« on en vend même secretement dans nos marchés publics sous le nom de Caouac ». Il ajoute : « C’est un abus important sur lequel la police devroit porter plus d’attention qu’elle ne fait », et « ceux qui sont dans cet usage en sont si friands, qu’il n’y a point de châtimens qui puissent les empêcher d’en manger ».

Chanvalon écrit en 1763 que les personnes nées aux îles redoutent le mal d’estomac comme un déshonneur, et il attribue cette crainte à un travail des maîtres : « la vanité naturelle des Negres créoles, ou celle qui leur a été inspirée adroitement sur cela par leurs maîtres, leur fait craindre & éviter avec soin le mal d’estomac. Cette maladie dénotant la fainéantise, ils la redoutent comme une sorte d’humiliation ou de deshonneur pour eux. On les a habitués à penser qu’elle n’appartient qu’à des Negres de Guinée, que les nôtres méprisent, & qu’ils regardent comme des hommes machines. » Une note de la même page précise qu’« on appelle créole toute personne née à l’Amérique ».

Les sources coloniales des Antilles françaises donnent de la terre mangée des explications qui ne s’accordent pas. Le père Labat, en 1722, y voit une mort recherchée : il rapporte deux frères séparés chez des maîtres différents qui « prirent la résolution de se faire mourir afin de retourner dans leur pays » et « se mirent à manger de la terre », et il parle d’une « mélancolie noire qui porte les Nègres à manger de la terre, des cendres, de la chaux ». Chanvalon, en 1763, refuse la lecture par le vice — « ce n’est point par un goût dépravé […] c’est une habitude contractée chez eux » — et rapporte que la terre recherchée aux îles imite celle qu’on mangeait en Afrique. Le même auteur, à la page précédente, donne pour cause « des mauvaises nourritures qu’ils ont dans nos Isles même, chez les habitans qui ne leur en donnent point du tout, ou qui ne leur en donnent point assez ». Le manuel de Ducœurjoly, en 1802, place la terre mangée à la suite d’une nourriture monotone, dans la même phrase que le départ en marronnage. Et les colons rapportaient au poison toute mort inexpliquée, mal d’estomac compris.

Chanvalon écrit en 1763 que « les blancs ne sont point sujets au mal d’estomac, ou quand ils l’éprouvent les symptômes n’en sont pas tout-à-fait les mêmes », et il en donne la raison : « ils se prêtent aux remedes & aux bonnes nourritures ; ils s’efforcent d’eux-mêmes à faire de l’exercice ; en un mot, ce n’est pas un affaissement comme celui des Negres ; ils desirent de guérir, au lieu qu’alors il semble indifférent aux esclaves de mourir. » Il rapproche par ailleurs la même conduite d’une affection qu’il tient pour banale chez les Européennes : « la cachexie des femmes blanches, qui est très-ordinaire […] à cause de leurs fréquentes suppressions menstruelles, est plus semblable au mal d’estomac des Negres, que celles des hommes, par l’affaissement, l’abandon & les goûts dépravés dont elle est accompagnée. »