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Esclavage aux Antilles

Notion · Une catégorie coloniale

Manger la terre, et le nom qu’on donnait à ceux qui le faisaient

Sur les habitations antillaises — les exploitations agricoles coloniales, où les terres, les bâtiments et les personnes tenues en esclavage forment un même bien —, des gens mangeaient de la terre, et ils en mouraient. Les colons ont donné à cette conduite un nom de maladie, le mal d’estomac, puis des instruments pour l’empêcher : un bâillon, un masque de fer. Cette page ne dit pas ce qui les faisait manger la terre — personne ne le tranche, ni alors ni aujourd’hui. Elle dit ce que le nom permettait de faire.

Cette page repose sur trois imprimés coloniaux lus au fac-similé ou sur texte océrisé — le Voyage à la Martinique de Thibault de Chanvalon, publié en 1763 ; le Nouveau voyage aux isles de l’Amérique du père Labat, 1722 ; le Manuel des habitans de Saint-Domingue de Ducœurjoly, 1802 —, sur le recueil de lois coloniales de Moreau de Saint-Méry, dont l’arrêt du 7 mai 1785 a été lu au fac-similé du tome VI, et sur quatre études d’aujourd’hui, dont celle de Gabriel Debien qui reste le traitement de référence. Aucune archive judiciaire ou notariale n’a été vue directement : les inventaires d’habitation sont connus par l’étude qui les dépouille. Les citations d’imprimés du XVIIIe siècle gardent l’orthographe et la ponctuation de leur temps.

Publié le 21 août 2026 · 7 min de lecture · 8 affirmations contrôlées

Périodes : Expansion du système esclavagiste · Contestations et abolition définitive · Territoires : Martinique · Saint-Domingue · Guadeloupe et dépendances

Commençons par la terre elle-même. Celle qu’on recherchait à la Martinique était, écrit un colon en 1763, « un tuf rouge-jaunâtre » — un tuf est une roche tendre, friable sous l’ongle — « très commun dans nos Isles ». Elle ne se ramassait pas seulement : elle s’achetait. Le même auteur note qu’« on en vend même secretement dans nos marchés publics sous le nom de Caouac », et il ajoute que c’est là « un abus important sur lequel la police devroit porter plus d’attention qu’elle ne fait ». La chose avait donc un nom, un prix et un lieu de vente.

Ce même auteur écrit que rien n’arrêtait ceux qui en mangeaient : « ceux qui sont dans cet usage en sont si friands, qu’il n’y a point de châtimens qui puissent les empêcher d’en manger ». La phrase est d’un homme qui approuve les châtiments et constate qu’ils échouent.

Le nom que les colons donnaient à ce mal changeait selon qui écrivait. Les praticiens forgeaient « chlorose africaine ». Les notaires, en dressant l’inventaire d’une habitation — la liste chiffrée de ce que le propriétaire possède, personnes comprises —, portaient « mal de terre » à côté d’un nom et d’un prix diminué. Et l’on rapporte que les personnes tenues en esclavage disaient « mal cœur ». Aucune source de première main ne conserve ce mot dans leur bouche : il nous vient d’un manuel colonial, par un historien.

Sur la cause, les sources d’époque disent des choses qui ne s’accordent pas. Le père Labat, en 1722, y voit une mort recherchée : il rapporte deux frères, achetés par des maîtres différents, qui « prirent la résolution de se faire mourir afin de retourner dans leur pays » et « se mirent à manger de la terre » ; l’un mourut, l’autre peu de jours après. Il parle ailleurs d’une « mélancolie noire ». Chanvalon, quarante ans plus tard, refuse cette lecture et celle du vice : « ce n’est point par un goût dépravé […] c’est une habitude contractée chez eux », dit-il, et la terre cherchée aux îles imite celle qu’on mangeait en Afrique. D’autres rapportaient au poison toute mort qu’ils n’expliquaient pas.

Une explication, pourtant, ne cherche pas la cause du côté de ceux qu’on tient. Elle est dans la même page de Chanvalon, juste avant celle du Caouac : le mal vient parfois « des mauvaises nourritures qu’ils ont dans nos Isles même, chez les habitans qui ne leur en donnent point du tout, ou qui ne leur en donnent point assez ». Quarante ans après, un manuel de gestion destiné aux propriétaires de Saint-Domingue place la terre mangée à la suite d’une nourriture monotone, dans la même phrase que le marronnage — le départ hors du pouvoir de celui qui vous revendique —, comme deux manières de refuser ce qu’on sert.

Ces explications ne s’accordaient pas entre elles. Les objets, eux, étaient les mêmes.

Contre cette conduite, les maîtres avaient des objets. Le bâillon d’abord, que l’esclave Mercure décrit aux procès guadeloupéens de 1841 et 1842 : « Les bâillons étaient faits comme des mors à cheval. Cela faisait un peu mal. Mais les nègres qui les portaient étaient humiliés. » Le commandeur d’une habitation de Marie-Galante — celui qui fait travailler les autres et les punit — reconnaît l’avoir mis à Rosillette, à Mélanie et à Jean-Pierre, qui mangeaient de la terre. Et il y avait le masque de fer, fixé sur le visage.

Le masque, lui, a été justifié par écrit dans les mêmes années. Le procureur du roi chargé d’inspecter les habitations de la Guadeloupe écrit que ces masques « ne sont employés que comme moyen curatif, et pour empêcher l’esclave atteint du mal d’estomac de manger de la terre », et que « quoique rigoureuse, cette entrave doit être imposée à l’esclave sous peine de le voir périr ». C’est le magistrat chargé de contrôler les habitations qui écrit là l’argument des maîtres.

Un demi-siècle plus tôt, à Saint-Domingue, on les avait dénoncés. Le 7 mai 1785, le procureur général du roi demande au Conseil supérieur du Cap-Français d’interdire les masques ou têtes de fer — « imaginés dans l’origine pour empêcher les nègres nouveaux de se livrer à l’appétit dépravé qui les porte à manger de la terre » — sous trois mille livres d’amende. Le Conseil ne les interdit pas. Il prend acte, remet à plus tard, et n’ordonne que la seule chose qui se vérifie : qu’on aille voir chez les marchands de fer.

On y alla. Sous l’arrêt, le recueil imprime une ligne : « Il ne s’est point trouvé de Masques ou Têtes de fer. »

Cette ligne ne dit pas qu’il n’y en avait pas : un masque déjà posé sur un visage n’est pas dans un magasin. Et le Conseil n’avait pas tranché — rien dans le recueil ne montre qu’il y soit revenu.

Jusqu’ici le nom sert à décrire. Un colon écrit qu’il servait aussi à autre chose.

Chanvalon observe que les personnes nées aux îles étaient rarement dites atteintes, et il en donne la raison : « la vanité naturelle des Negres créoles, ou celle qui leur a été inspirée adroitement sur cela par leurs maîtres, leur fait craindre & éviter avec soin le mal d’estomac. Cette maladie dénotant la fainéantise, ils la redoutent comme une sorte d’humiliation ou de deshonneur pour eux. On les a habitués à penser qu’elle n’appartient qu’à des Negres de Guinée, que les nôtres méprisent, & qu’ils regardent comme des hommes machines. » Retirez de cette phrase les mots « ou celle qui leur a été inspirée adroitement sur cela par leurs maîtres » : il reste une honte, et plus personne pour l’avoir enseignée. L’auteur pose les deux hypothèses côte à côte et ne choisit pas entre elles ; c’est lui qui écrit la seconde.

Le même auteur range la même conduite de deux façons selon la personne qui la tient. Il écrit que « les blancs ne sont point sujets au mal d’estomac, ou quand ils l’éprouvent les symptômes n’en sont pas tout-à-fait les mêmes », parce qu’« ils se prêtent aux remedes & aux bonnes nourritures » et « desirent de guérir, au lieu qu’alors il semble indifférent aux esclaves de mourir ». Et il rapproche le mal d’estomac de la cachexie — un affaiblissement général du corps — qu’il dit « très-ordinaire » chez « des femmes blanches ». Chez les unes, une affection ordinaire dont on guérit ; chez les autres, un abattement dont on meurt. La conduite est la même ; ce qui change est qui la tient.

Ce qui faisait manger la terre, nous ne le savons pas. Les sources d’époque en donnent plusieurs raisons et ne se départagent pas ; la recherche d’aujourd’hui non plus, qui propose tour à tour une carence, un parasite et la faim. Ce que les sources établissent est d’un autre ordre, et il est entier : la conduite avait un nom, le nom avait des instruments, les instruments avaient des marchands, et un colon écrit qu’on avait appris à ceux qui n’en mouraient pas à mépriser ceux qui en mouraient.

Une autre fiche sur le même point

Cette fiche et la suivante établissent au moins une même chose.

Personne

Thisbé : « partir marronne » pour aller porter plainte

En 1847, devant la cour d’assises qui juge son maître, Thisbé raconte pourquoi elle est partie. Son fils Lindor, encore enfant, venait d’être battu ; elle dit l’avoir emmené pour aller porter plainte au maire, et n’être jamais arrivée jusqu’à lui. Partir marronne, dans le vocabulaire des administrations coloniales, c’est quitter le pouvoir de celui qui vous revendique — le mot nomme un délit à punir, non une décision à comprendre. Le procès a écrit ses mots. Il a écrit aussi qu’elle a témoigné pour l’homme qu’on jugeait.

8 min · 1830–1848 · Guadeloupe et dépendances

Sources de la fiche

Une fiche publiée n’emploie que des affirmations contrôlées et des preuves précisément localisées. Elles sont rangées selon leur distance aux faits.

Écrits au moment des faits

  1. Jean-Baptiste Thibault de Chanvalon, Voyage à la Martinique, contenant diverses observations sur la physique, l’histoire naturelle, l’agriculture, les mœurs, & les usages de cette isle, faites en 1751 & dans les années suivantes (1763).

    Imprimé colonial de 1763, lu au fac-similé pour les pages 85 et 86 : la terre vendue sous le nom de Caouac, le refus de la lecture par le vice, la nourriture insuffisante donnée pour cause, la honte inspirée aux personnes nées aux îles, et le partage du diagnostic selon la personne.

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  2. Jean-Baptiste Labat, Nouveau voyage aux isles de l’Amérique (1722).

    Imprimé colonial de 1722, lu sur texte océrisé pour la lecture par le suicide : le récit des deux frères et la formule de la mélancolie noire.

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  3. S. J. Ducœurjoly, Manuel des habitans de Saint-Domingue, tome premier (1802).

    Manuel de gestion destiné aux propriétaires, lu pour l’article sur les nouveaux arrivants, qui place la terre mangée à la suite d’une nourriture monotone, dans la même phrase que le marronnage.

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  4. Médéric Louis Élie Moreau de Saint-Méry (éd.), Loix et constitutions des colonies françoises de l’Amérique sous le Vent, tome sixième, comprenant les loix et constitutions depuis 1780 jusqu’en 1789 inclusivement (1790).

    Recueil de lois coloniales, lu au fac-similé pour l’arrêt du Conseil du Cap du 7 mai 1785 sur les masques ou têtes de fer, pages 750 et 751.

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Travaux et éditions de la recherche

  1. Gabriel Debien, Les esclaves aux Antilles françaises (XVIIe-XVIIIe siècles) (1974).

    Étude de référence détenue sur le mal d’estomac : les quatre noms, la marche que les auteurs coloniaux rapportent, et le lien avec l’insuffisance des rations.

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  2. Karen Bourdier, Les conditions sanitaires sur les habitations sucrières de Saint-Domingue à la fin du siècle (2011).

    Étude utilisée pour le nom porté par les inventaires d’habitation, mal de terre. C’est aussi le seul travail d’aujourd’hui à écrire que des colons faisaient porter le masque de fer ; sa phrase ne porte pas de note, et la fiche ne s’en sert pas.

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  3. Gilles Delâtre, « Quand on me battait debout, je saignais en pile. » Témoignages d’esclaves dans les affaires Vaultier de Moyencourt et Vallentin (1841-1842) (2023).

    Étude des procès guadeloupéens de 1841-1842, utilisée pour la description du bâillon par l’esclave Mercure et pour les noms de ceux à qui il fut imposé.

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  4. Nicole Vanony-Frisch, Les esclaves de la Guadeloupe à la fin de l’Ancien Régime d’après les sources notariales (1770-1789) (1985).

    Étude quantitative des inventaires notariés, utilisée pour la manière dont le mal d’estomac y paraît comme une infirmité qui diminue un prix.

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  5. Frédéric Régent, Gilda Gonfier et Bruno Maillard, Libres et sans fers. Paroles d’esclaves (2015).

    Anthologie de dépositions, portée par les affirmations déclarées pour les cas guadeloupéens des années 1840, où le bâillon et le masque sont justifiés devant une cour.

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  6. Frédéric Régent, La France et ses esclaves : de la colonisation aux abolitions, 1620–1848 (2007).

    Synthèse utilisée pour la croyance générale au poison, à laquelle les colons rapportaient toute mort qu’ils n’expliquaient pas, mal d’estomac compris.

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Appareil documentaire

Chaque énoncé qui structure cette fiche est adossé à une preuve localisée dans une source et à une réserve, qui dit ce que cette preuve ne permet pas de conclure. Le détail est ici, pour qui veut vérifier.

Ce que cette fiche affirme, et ce qui le borne

Aux Antilles françaises des XVIIe et XVIIIe siècles, la conduite qui consiste à manger de la terre est rattachée à une affection que les personnes esclavisées appellent « mal cœur » ou « mal d’estomac », et que les praticiens désignent sous le nom de « chlorose africaine ». Les inventaires d’habitation la portent aussi sous le nom de « mal de terre ». Le mal d’estomac paraît dans les descriptions d’inventaires notariés comme une infirmité qui diminue la valeur marchande d’une personne : sur un échantillon guadeloupéen de 1770 à 1789, vingt et un cas sont relevés, très rares chez les personnes nées aux îles. Les descriptions d’époque en donnent la marche : douleurs à l’estomac, goût pour des nourritures inhabituelles, puis enflure des pieds, des jambes et du ventre, et la mort. Le traitement rapporté consiste en saignées et en purgations.

À garder en tête : Ces quatre noms ne recouvrent pas nécessairement une même affection, et aucun ne se traduit dans une catégorie médicale actuelle : ce sont des mots de l’époque, rapportés par des colons, des praticiens et des notaires, et ce qu’ils désignent varie avec celui qui écrit. « Mal cœur » et « mal d’estomac » sont donnés par Debien comme les mots des personnes esclavisées elles-mêmes, d’après un manuel colonial : aucune source de première main ne les porte dans leur bouche. Les inventaires ne décrivent une infirmité que dans la mesure où elle change un prix, ce qui écarte tout ce qui n’en change pas et interdit d’en tirer une fréquence réelle. Vanony-Frisch avertit que son corpus est incomplet et la Grande-Terre sous-représentée. La marche de la maladie est celle que les auteurs coloniaux rapportent ; elle n’a pas été confrontée à une étude médicale, le projet n’en détenant aucune. Chanvalon, en 1763, donne la relation en sens inverse de celle des inventaires : manger la terre y est une cause du mal d’estomac et non son symptôme.

Dans son Voyage à la Martinique, publié en 1763 d’après des observations faites à partir de 1751, Jean-Baptiste Thibault de Chanvalon écrit que la terre que mangent les personnes déportées de la côte de Guinée est « un tuf rouge-jaunâtre, très commun dans nos Isles », et qu’« on en vend même secretement dans nos marchés publics sous le nom de Caouac ». Il ajoute : « C’est un abus important sur lequel la police devroit porter plus d’attention qu’elle ne fait », et « ceux qui sont dans cet usage en sont si friands, qu’il n’y a point de châtimens qui puissent les empêcher d’en manger ».

À garder en tête : Chanvalon est un colon, procureur du roi à la Martinique, et il écrit pour une académie ; ce qu’il établit est ce qu’il dit avoir vu, non l’ampleur du commerce. Le mot Caouac n’est attesté nulle part ailleurs dans le fonds détenu, et rien n’en donne l’étymologie, le prix, ni qui le vendait. « Secretement dans nos marchés publics » est sa formule et elle n’est pas expliquée : on ignore si la vente était interdite ou seulement mal vue, et l’appel à la police suggère qu’aucun texte ne la visait. La date de 1763 est celle de la publication ; les observations sont dites faites à partir de 1751. Une pratique analogue est attestée à la Jamaïque, où les galettes d’argile cuite appelées aboo se vendaient au marché, mais c’est une autre colonie et le rapprochement n’appartient pas à la source.

Les sources coloniales des Antilles françaises donnent de la terre mangée des explications qui ne s’accordent pas. Le père Labat, en 1722, y voit une mort recherchée : il rapporte deux frères séparés chez des maîtres différents qui « prirent la résolution de se faire mourir afin de retourner dans leur pays » et « se mirent à manger de la terre », et il parle d’une « mélancolie noire qui porte les Nègres à manger de la terre, des cendres, de la chaux ». Chanvalon, en 1763, refuse la lecture par le vice — « ce n’est point par un goût dépravé […] c’est une habitude contractée chez eux » — et rapporte que la terre recherchée aux îles imite celle qu’on mangeait en Afrique. Le même auteur, à la page précédente, donne pour cause « des mauvaises nourritures qu’ils ont dans nos Isles même, chez les habitans qui ne leur en donnent point du tout, ou qui ne leur en donnent point assez ». Le manuel de Ducœurjoly, en 1802, place la terre mangée à la suite d’une nourriture monotone, dans la même phrase que le départ en marronnage. Et les colons rapportaient au poison toute mort inexpliquée, mal d’estomac compris.

À garder en tête : Aucune de ces explications n’est établie, et cette affirmation n’en retient aucune : elle rapporte ce que des sources coloniales ont écrit, à quarante ou quatre-vingts ans d’écart, sur des colonies différentes. Toutes sont de la main de colons, de missionnaires ou d’auteurs de manuels de gestion ; aucune parole des intéressés n’est conservée sur ce point, et Labat lui-même ne rapporte les motifs des deux frères que par ce qu’il dit avoir compris. Le partage entre ces explications n’est pas celui d’une erreur et d’une vérité : deux d’entre elles cherchent la cause du côté de ce que l’habitation donne à manger, et elles sont d’époque, contrairement à ce qu’une première rédaction de ce corpus a écrit. La recherche récente n’a pas tranché davantage — carence en thiamine, carence en fer, ankylostome et faim y sont tour à tour proposés —, et le projet ne détient aucune de ces études : elles ne sont connues ici que par des relais. La lecture par le suicide a servi aux maîtres à justifier des châtiments, ce qui invite à ne pas la reprendre sans la situer. UN AVERTISSEMENT SUR DUCŒURJOLY. Ce qui est cité ici de lui est l’article « Comment on doit gouverner les nègres nouveaux », au tome premier, seul volume détenu, et ce texte ne se retrouve pas chez Chanvalon. Mais le tome second du même Manuel, consulté à l’image sur la bibliothèque numérique de l’université de Floride, porte deux articles sur le mal d’estomac — XXVI et XXVII, pages 109 à 112 — QUI REPRODUISENT LES PAGES 85 ET 86 DE CHANVALON PRESQUE MOT POUR MOT, SANS LE NOMMER. Qui acquerra ce tome ne devra donc pas le compter pour un second témoin : c’est le même texte à quarante ans de distance. La copie retranche trois choses, et le fait vaut d’être noté — la vente de la terre au marché sous le nom de Caouac, la comparaison avec la cachexie des femmes blanches, et le « que les nôtres méprisent » de Chanvalon, devenu « que les créoles méprisent ».

Sur les habitations antillaises des années 1840, manger la terre est rapporté comme le signe d’une affection que l’époque nomme « mal d’estomac » et qu’elle tient pour mortelle ; les maîtres et leurs commandeurs y répondent par des instruments de contrainte appliqués au visage — bâillon, masque —, présentés comme des moyens curatifs. Le commandeur Louis, de l’habitation Balisier à Marie-Galante, justifie ainsi le bâillon qu’il impose : « Médor était mort enflé, parce qu’il avait mangé de la terre. Rosillette mangeait de la terre ; je lui ai mis le baillon elle a été sauvée. » Le procureur du roi chargé d’inspecter les habitations écrit des masques qu’ils « ne sont employés que comme moyen curatif, et pour empêcher l’esclave atteint du mal d’estomac de manger de la terre, pour laquelle ces sortes d’affections donnent une grande appétence », et que « quoique rigoureuse, cette entrave doit être imposée à l’esclave sous peine de le voir périr ».

À garder en tête : Les deux citations sont des justifications produites par ceux qui imposent la contrainte — un commandeur et un magistrat qui inspecte —, non des descriptions médicales : elles établissent la catégorie d’époque et l’usage qu’on en faisait, non ce qui faisait manger la terre. Le bâillon et le masque ne sont pas le même objet, et la source glisse de l’un à l’autre : la déposition du commandeur porte sur le bâillon, la citation du magistrat sur les masques, et c’est Libres et sans fers qui les joint, par un « ce à quoi souscrit le procureur du roi ». Sur la cause, cette affirmation ne porte rien : ses deux citations sont des justifications de la contrainte, et le seul énoncé causal qu’elles contiennent est celui du magistrat, pour qui « ces sortes d’affections donnent une grande appétence » pour la terre — ce qui suppose l’affection et n’explique pas la conduite. Les explications d’époque, qui sont plusieurs et ne s’accordent pas, sont portées avec leurs sources par l’affirmation terre-mangee-explications-concurrentes-antilles, que cette page ne déclare pas : elles se lisent sur la fiche du mal d’estomac. La létalité n’est pas mesurée ; « mort enflé » est le mot d’un commandeur sur un cas, et « elle a été sauvée » son appréciation sur un autre. Le lieu n’est établi que pour l’habitation Balisier ; la citation du magistrat ne porte pas de lieu dans la source, et son ressort n’y est pas précisé. La date de 1840 est celle de la décennie du chapitre, non celle des deux pièces, qui ne sont pas datées dans la source.

  • Libres et sans fers. Paroles d’esclaves — chapitre 6 sur les mauvais traitements : justification du bâillon par le commandeur Louis de l’habitation Balisier à Marie-Galante, note 35 ; citation du procureur du roi chargé d’inspecter les habitations sur les masques et le mal d’estomac, note 36

Le 7 mai 1785, le Conseil supérieur du Cap-Français rend un arrêt « touchant des Masques ou Têtes de fer ». Le procureur général du roi, François de Neufchateau, saisi d’une lettre de l’avocat Chaperon datée de Libourne le 26 octobre 1784 et parue dans le Journal général de France et le Journal de Luxembourg, requiert que la Cour prenne acte de la dénonciation de « l’abus qu’on peut faire des masques ou têtes de fer, imaginés dans l’origine pour empêcher les nègres nouveaux de se livrer à l’appétit dépravé qui les porte à manger de la terre », et qu’elle fasse « très-expresses inhibitions et défenses à toutes personnes de quelque qualité et condition qu’elles soient, d’apporter dans le ressort de la Cour, ou d’y fabriquer, débiter, tenir ou employer, sous aucun prétexte, les masques ou têtes de fer dont il s’agit, sous peine de 3 000 livres d’amende, et de punition exemplaire en cas de récidive ». La Cour ne prononce pas cette interdiction : elle donne acte de la dénonciation et ordonne, « avant faire droit sur les plus amples Conclusions dudit Procureur Général du Roi », la seule visite des magasins des marchands de fer du Cap et des autres villes du ressort, avec saisie et dépôt au greffe de ce qui s’y trouverait. Sous l’arrêt, le recueil imprime le résultat de cette visite : « Il ne s’est point trouvé de Masques ou Têtes de fer. »

À garder en tête : Ce que cet arrêt établit est ce qu’une cour a fait un jour, non l’état d’une pratique. L’interdiction et l’amende de 3 000 livres sont requises par le procureur général, non prononcées : la Cour diffère expressément de statuer, « avant faire droit sur les plus amples Conclusions », et rien ici ne dit qu’elle ait jamais statué depuis. La ligne finale ne prouve pas davantage qu’il n’y eût pas de ces objets dans le ressort : elle dit ce qu’une visite de magasins de marchands de fer a relevé, à une date, dans des boutiques — un masque déjà posé sur un visage n’est pas dans un magasin, et un masque forgé sur une habitation n’y est jamais passé. Le texte les dit imaginés « dans l’origine » pour empêcher de manger la terre, ce qui suppose un autre usage devenu courant ; l’arrêt ne le nomme pas, et la dénonciation porte sur « l’abus qu’on peut faire » des masques, sans dire lequel. La lettre de Chaperon n’est pas détenue : elle n’est connue ici que par la citation qu’en fait le réquisitoire, et l’on ignore ce qu’elle contenait. Le ressort est celui du Conseil du Cap, à Saint-Domingue ; rien dans cet arrêt ne vaut pour la Martinique ni pour la Guadeloupe, et le rapprochement avec les usages guadeloupéens des années 1840 serait une inférence, non une conséquence.

Chanvalon écrit en 1763 que les personnes nées aux îles redoutent le mal d’estomac comme un déshonneur, et il attribue cette crainte à un travail des maîtres : « la vanité naturelle des Negres créoles, ou celle qui leur a été inspirée adroitement sur cela par leurs maîtres, leur fait craindre & éviter avec soin le mal d’estomac. Cette maladie dénotant la fainéantise, ils la redoutent comme une sorte d’humiliation ou de deshonneur pour eux. On les a habitués à penser qu’elle n’appartient qu’à des Negres de Guinée, que les nôtres méprisent, & qu’ils regardent comme des hommes machines. » Une note de la même page précise qu’« on appelle créole toute personne née à l’Amérique ».

À garder en tête : L’auteur rapporte le procédé et l’approuve : il écrit du point de vue de qui gouverne une habitation, et le mépris qu’il décrit est aussi le sien. Ce que la phrase établit est qu’un colon présente en 1763 la crainte de cette maladie comme quelque chose qu’on a inspiré et dont on a habitué les gens — non que le procédé ait été concerté, ni général, ni qu’il ait produit son effet. Chanvalon donne d’ailleurs deux explications côte à côte, « la vanité naturelle » et celle qu’on inspire, sans choisir. Le partage entre créoles et personnes déportées de Guinée est ici celui de la source ; rien ne dit comment les intéressés le vivaient, aucune parole de leur côté n’étant conservée sur ce point. Le même auteur note que M. Chevalier observe l’inverse à Saint-Domingue, où ce sont les nouveaux débarqués les plus atteints.

Chanvalon écrit en 1763 que « les blancs ne sont point sujets au mal d’estomac, ou quand ils l’éprouvent les symptômes n’en sont pas tout-à-fait les mêmes », et il en donne la raison : « ils se prêtent aux remedes & aux bonnes nourritures ; ils s’efforcent d’eux-mêmes à faire de l’exercice ; en un mot, ce n’est pas un affaissement comme celui des Negres ; ils desirent de guérir, au lieu qu’alors il semble indifférent aux esclaves de mourir. » Il rapproche par ailleurs la même conduite d’une affection qu’il tient pour banale chez les Européennes : « la cachexie des femmes blanches, qui est très-ordinaire […] à cause de leurs fréquentes suppressions menstruelles, est plus semblable au mal d’estomac des Negres, que celles des hommes, par l’affaissement, l’abandon & les goûts dépravés dont elle est accompagnée. »

À garder en tête : Ce que cette affirmation établit est ce qu’un colon écrit, non un fait sur les corps : Chanvalon rapporte une même conduite et lui donne deux statuts selon la personne qui la tient — chez les Européennes une affection ordinaire et curable, chez les personnes esclavisées un abattement dont on meurt. L’explication qu’il en donne est morale et il l’assume : les uns « désirent de guérir », aux autres « il semble indifférent de mourir ». Rien dans la source ne permet de savoir si les symptômes différaient réellement, ni si les remèdes étaient offerts également ; la phrase suppose le contraire sans l’examiner. Le mot cachexie est ici celui de l’époque, employé des femmes européennes, et il ne se confond pas avec la « cachexie africaine » des médecins anglophones du même siècle, que le projet ne connaît que par des relais. Ce rapprochement est fait par l’auteur lui-même : il n’est pas une lecture du site, et il n’est pas non plus une preuve que la catégorie fût pensée comme raciale, seulement qu’elle se distribuait ainsi sous sa plume.

Aux procès guadeloupéens de 1841-1842, le commandeur Louis, de l’habitation Balisier à Marie-Galante, reconnaît avoir imposé le bâillon à Jacob pour avoir cassé seize cannes, et à Rosillette, à Mélanie et à Jean-Pierre, qui mangeaient de la terre. L’esclave Mercure décrit l’objet devant la cour : « Les bâillons étaient faits comme des mors à cheval. Cela faisait un peu mal. Mais les nègres qui les portaient étaient humiliés. Eux tenir honte et les autres nègres riaient. »

À garder en tête : Ces paroles sont recueillies par une cour, dans une procédure ouverte contre le maître de ces personnes, et rapportées par une étude qui les cite : ni les minutes ni le compte rendu imprimé ne sont détenus. Le commandeur Louis est lui-même mis en cause dans la même affaire, et son aveu sert aussi à situer sa responsabilité par rapport à celle du propriétaire ; il n’est pas une description neutre. Une autre étude, portant sur les mêmes procès, cite le commandeur au mot : « Médor était mort enflé, parce qu’il avait mangé de la terre. Rosillette mangeait de la terre ; je lui ai mis le baillon elle a été sauvée. » Les deux témoins ne divergent pas — Médor n’y est pas donné pour bâillonné, il est la mort qu’on invoque pour justifier l’objet, et Rosillette est nommée des deux côtés. L’écart de longueur tient à ce que l’une cite deux phrases et que l’autre rapporte l’aveu entier ; ce qu’aucune n’établit est si Mélanie et Jean-Pierre paraissent ailleurs dans le compte rendu que la première cite. Une rédaction antérieure de cette réserve lisait « Médor et Rosillette » comme une liste de personnes bâillonnées et concluait à une divergence entre les deux études : elle publiait un doute que les sources ne portent pas. La formule que l’étude prête à Mercure est notée dans une langue que l’auteur discute par ailleurs comme une transcription de créole par un greffier ; ce qui est établi est ce que le compte rendu porte, non les mots prononcés. Rien ne dit combien de temps ces bâillons furent portés, ni ce qu’ils empêchaient de faire d’autre que manger.