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Esclavage aux Antilles

Source

La christianisation des esclaves des Antilles françaises aux XVIIe et XVIIIe siècles (suite et fin)

Gabriel Debien

Étude · 1967

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Notice

Droits : Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 21 n° 1, 1967, p. 99-111 ; diffusion Érudit, adresse ouverte le 17 août 2026. Copie de travail au fonds local.

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Document

La lettre où un gouverneur explique qu'il ne faut pas instruire

En mars 1685, une ordonnance du roi veut que toutes les personnes tenues en esclavage aux îles soient baptisées et instruites. En avril 1764, le gouverneur de la Martinique écrit à son ministre qu’il faut au contraire les tenir « dans la plus profonde ignoranc[e] », et il dit pourquoi. Il demande que sa lettre ne sorte pas du cabinet.

6 min · 1685–1789 · Martinique, Saint-Domingue, +1

Points étayés

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Le 11 avril 1764, le marquis de Fénelon, gouverneur de la Martinique, écrit au ministre — « Monsieur le Duc » — une lettre qu’il annonce comme « un Sistême, qui Vous paroitra peut être étrange au 1.er Coup d’œil ». Il commence par l’opinion qu’il dit avoir eue en arrivant : « Je Suis arrivé ala martinique avec tous les préjugés d’Europe contre la Rigueur avec laquelle on traitte les negres, et en faveur de L’instruction qu’on leur doit par les principes de notre Religion. » Cette rigueur lui avait « paru Revoltante et Blesser tous les droits d’humanité », et les idées de servitude ne calmaient pas dans son cœur « Le Spectacle affligeant de Créature humaine Comme nous à la couleur prés traittée Comme des Bêtes ». Il ne renonce pourtant qu’à une moitié de ces préjugés : la barbarie lui paraît « Etre une horreur », mais « une discipline Severe et tres Severe est un mal indispensable et Nécessaire, Je le sens et J’en Suis tres Convaincu ». Vient sa thèse, qu’il demande de tenir secrète — « J’effrayerois tous les Saints du Clergé de France Si mon opinion Sortoit du Sanctuaire de Votre Cabinet » : l’instruction « est un devoir dans les principes de la Religion, mais la saine politique, et les Considération humaine[s] les plus fortes S’y opposent ». Sa raison : l’instruction « est Capable de donner aux negre[s] icy une ouverture qui peut les conduire à d’autre[s] Connoissances, a une espece de Raisonnement », et « La Sureté des Blancs, moins nombreux, entourés Sur l[es] habitations par ces gens la, livrés à eux, exig[e] qu’on les tienne dans la plus profonde ignoranc[e] ». Cette instruction serait « un moyen tres dangereux entre les mains des prêtres et Surtout des corps Monastiques, dont Je ne Voudrois pas dans les Colonies, par ce Seul Motif, les prêtres Séculiers Seroient moins Redoutables ». Il dit avoir eu connaissance de « L’empire des Religieux Sur leurs Negres, par la Voie de L’instruction et d[u] tribunal de la pénitence », d’où il est « parvenu a croire fermement qu’il faut mener les negres Comme des Bêtes, et le[s] laisser dans L’ignorance la plus complett[e] ». Il ajoute : « J’Esite a faire instruire les miens, Je le ferai Cependant pour l’exemple, et pour que les Moines ne mandent point en france que Je ne crois point à ma Religion, et qu[e] Je n’en ai pas. » Puis il nomme ce qu’il redoute : « S’il arrive Jamais, monsieur le Duc, u[ne] Révolution dans les colonies par les négre[s], qui n’est point une Vision, elle n’arrivera que par les Corps Monastiques. » Il clôt en séparant sa croyance de sa charge : il n’en dira pas davantage « Sur une matiere fort délicate à traitter à Rai[son] des principes d’une Religion, que Je crois dans toute Son étendue, Sans que les princip[es] de L’homme d’Etat et Politique lui Soient Subordonnez, ma croyance est à moy dans mon interieur, et mes principes de gouvernement et de politique appartiennent a L’Etat que Je Sers, au Roy, dont Je Suis le Sujet, à vous Monsieur LeDuc, qui m’avez Confié des peuples de toutes les couleurs à gouverner ». Signé Fénelon.

  • Toutes colonies — pièces concernant essentiellement l’esclavage — folios 106 recto à 107 recto, vues 114 et 115 détenues localement, transcrites à l’image : la lettre entière, en tête « Esclaves », datée « M.tque le 11 avril 1764 » et close par « Signé / Fenelon ». Le folio 106 verso est rogné au bord droit et emporte la fin de plusieurs lignes citées — negre[s], d’autre[s], l[es] habitations, exig[e], ignoranc[e], d[u] tribunal, le[s] laisser, complett[e], qu[e], u[ne], négre[s], Rai[son], princip[es] — restituées entre crochets et signalées comme telles
  • La christianisation des esclaves des Antilles françaises aux XVIIe et XVIIIe siècles (suite et fin) — p. 100-101, rouvertes à l’image : les quatre paragraphes de la lettre cités en retrait, et la note 88 qui en donne la cote — Archives nationales, Colonies, F³ 10, lettre du marquis de Fénelon, gouverneur de la Martinique, au ministre, 11 avril 1764, f° 116
  • L’esclavage aux Antilles françaises avant 1789 — chapitre « Religion des esclaves », p. 194, rouverte à l’image : seconde transcription de la même lettre, avec une phrase que Debien ne porte pas — « une discipline sévère et très sévère est un mal indispensable et nécessaire » — et quatre leçons divergentes
  • La christianisation des esclaves des Antilles françaises aux XVIIe et XVIIIe siècles (suite et fin) — p. 100, rouverte à l’image : l’analyse qui replace ce refus dans son régime — les colons ne veulent pas que leurs esclaves apprennent à lire, sachant que « l’instruction religieuse peut être intimement mêlée à l’instruction tout court, et sert à l’introduire », et tenant que « plus un esclave est instruit plus il est porté à l’indiscipline » ; avec deux faits datés, un curé déplacé en 1752 pour avoir ouvert une école dans son presbytère, et la protestation des colons de 1776-1778 contre un projet d’écoles paroissiales

Un Règlement de discipline pour les nègres adressé aux curés dans les îles françaises de l’Amérique, que Debien situe des environs de 1780, veut au contraire que « L’instruction des Négres doit faire dans les Colonies un des Principaux objets du Ministere de la Religion ». Il en donne les motifs dans cet ordre : « La Sûreté Publique, L’interêt des maîtres, le Salut de leur ame, Sont les motifs qui doivent engager les missionnaires a y travailler avec d’autant plus de zele, que c’est le Seul avantage que cette malheureuse espèce d’hommes puisse retirer de l’état d’esclavage. » Il ajoute que cette instruction fait « dans l’intention de l’État et de l’Église une partie essentielle de nos obligations », et que « plus ils sont dégradés de la nature et avilis par leur état, plus ils doivent exciter notre commisération ».