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Esclavage aux Antilles

1625–1664 · Dossier 1

Prendre une terre, fabriquer un statut

À Saint-Christophe, en Guadeloupe et en Martinique, des expéditions françaises s’installent sur des îles habitées et dépossèdent progressivement de leurs terres les Kalinagos, peuples amérindiens des Petites Antilles. Sur ces terres prises, deux formes de travail contraint coexistent d’abord : l’engagement européen, qui a une échéance écrite, et l’asservissement des personnes africaines, qui n’en a pas. C’est dans cet écart que se fabrique, sur place et avant le sucre, un statut dont on ne sort pas et qui tend à s’imposer aux enfants.

Publié le 15 août 2026 · 20 min de lecture · Texte, documents et schémas sourcés

Collection · 1/3 · La formation des sociétés esclavagistes

À partir de 1625, des expéditions françaises occupent durablement une partie de Saint-Christophe — l’île que l’on appelle aujourd’hui Saint-Kitts — puis prennent pied en Guadeloupe et en Martinique. Ces îles ne sont pas vides : les Kalinagos y vivent, y circulent et s’y opposent. La prise des terres n’est donc pas un préalable au récit de l’esclavage — c’en est la première opération.

Sur ces terres viennent deux sortes de travailleurs contraints. Des Européens engagés par contrat, pour une durée écrite. Et des personnes africaines asservies, pour qui aucune durée n’est écrite. Les deux régimes coexistent quelques décennies, se ressemblent parfois dans la peine quotidienne, et divergent sur un point qui décide de tout : l’un finit, l’autre non — et ce second état tend à s’imposer aux enfants.

Cette fabrication va de l’implantation jusqu’au moment où le roi reprend aux propriétaires le gouvernement des îles. Les premières sucreries s’installent avant ce terme : le dossier suivant reprend la même histoire par cet autre bout — le sucre, la déportation massive et la loi de 1685.

2 repères

Les premières implantations françaises

  1. Saint-Christophe

    Des expéditions françaises occupent durablement une partie de Saint-Christophe

    Les communautés kalinagos, qui habitent et parcourent les Petites Antilles, résistent à cette occupation, tandis que Français et Anglais se disputent aussi l’île. Les Français en font ensuite une base pour coloniser d’autres îles.

    Sources de cette partie : [3] · [9] · [11]

  2. Guadeloupe et Martinique

    Les Français prennent aux Kalinagos des terres en Guadeloupe et en Martinique

    Les Kalinagos habitent et parcourent ces îles. La colonisation française avance par des opérations armées, des déplacements, et des accords que les Français imposent et que les Kalinagos renégocient.

    Sources de cette partie : [3] · [9] · [11]

1

Terres et pouvoirs coloniaux

Les Kalinagos vivent, circulent et résistent sur des terres occupées par les Français

Bien avant 1625, la Martinique est habitée et reliée aux autres Petites Antilles. L’archéologie atteste autour du début de notre ère des communautés qui y vivent durablement, pratiquent l’agriculture et fabriquent de la céramique ; au fil des siècles, leurs cultures matérielles et leurs réseaux se transforment.

Au XVIIe siècle, des communautés kalinagos habitent, cultivent, parcourent et relient ces îles. À partir de Saint-Christophe en 1625, puis de la Guadeloupe et de la Martinique en 1635, des expéditions françaises élèvent des forts, occupent des terres et organisent des cultures d’exportation.

Les Européens donnent à ces opérations le nom de « prises de possession ». Sur le terrain, rien ne se règle d’un seul acte : les Kalinagos leur opposent des combats, se déplacent, acceptent des accords qu’on leur impose puis les renégocient. La colonisation avance par cette dépossession, contestée île par île, et par l’installation progressive d’un nouveau pouvoir.

Ce que les Kalinagos en ont dit ne nous parvient qu’à travers ceux qui les combattaient ou les évangélisaient. Raymond Breton, missionnaire, a passé dix ans parmi les Kalinagos de la Dominique et composé un dictionnaire de leur langue pour former les missionnaires qui viendraient après lui. Un dictionnaire explique les mots par des phrases d’exemple ; celles que Breton retient parlent parfois de la terre et de sa perte.

À l’entrée du verbe qui veut dire « il l’a enlevé », il imprime : Káoulloucati oüakáera oüaoüária — « il nous enlève notre terre ». À l’entrée « irritation » : cherécae pfráncê ouaóne higniénli — « vous irriterez les François contre nous ». Dans cette seconde phrase, les Français sont nommés d’un mot emprunté au nom de leur propre pays. Aucun locuteur n’est nommé, aucune date donnée : ce sont les phrases qu’il a jugées propres à faire entendre deux mots de la langue qu’on parlait dans l’île.

Fac-similé — le document lui-même

Colonne imprimée d’un dictionnaire de 1665, en deux caractères : les mots kalinagos en romain, leur traduction française en italique. Sept lignes d’entrée se suivent. « Aoüerégouti, heureux. » « Manhoüeregonti, malheureux. » « Aoùllouca loa, il l’a enlevé. » Puis, sur trois lignes : « Káoulloucati oüakáera oüaoüária, il nous enleue nostre terre. » Puis « Aoúlloubouli, nacelle, esquif. » « Aoüáloubóupati, il n’en a pas. » « Aoúrgouta, an aller. »Agrandir

« Il nous enlève notre terre », entre « malheureux » et « nacelle »

La colonne de droite de la page 47 du dictionnaire que Raymond Breton compose pour former d’autres missionnaires. Chaque entrée donne un mot kalinago, sa traduction, et parfois une phrase qui montre l’emploi. À regarder ici : la place de la phrase sur la terre. Elle vient après « il l’a enlevé » parce qu’elle est formée sur le même verbe, et non parce qu’elle importe — comme « nacelle » vient après elle, et « s’en aller » après « nacelle ». Aucune marque ne la distingue des six autres entrées.

Raymond Breton, 1665 · œuvre du domaine public · numérisation Courtesy of the John Carter Brown Library, diffusée par Internet Archive sous licence CC BY 4.0 · modification : recadrage mécanique de la colonne de droite de la page 47

Source de cette partie : [15]

Une accusation a servi à cette prise : celle de manger des hommes. Dans le droit espagnol, les Amérindiens qu’on en accusait formaient la seule catégorie de personnes légalement asservissables — accuser un peuple, c’était le rendre prenable. Pour Philip Boucher, l’accusation, grossièrement déformée, a suivi depuis Colomb ceux qui résistaient le plus durement à l’invasion de leurs îles, et « Caraïbes », le nom que les textes coloniaux français donnent aux Kalinagos, doit d’abord à cette résistance sa mauvaise réputation.

Le second volume, français-caraïbe, met deux entrées l’une sous l’autre : « ma terre, mon païs ; nacáera » et, juste au-dessous, « terre, nónum, f. mónha ». Trois formes kalinagos là où le français en emploie une.

Le volume de 1666 se ferme sur un quatrain adressé « Aux zelez du Salut des Sauuages » : « Au Tyran des Chrestiens allez porter la guerre, / Allez moissonner des Lauriers / Pour vaincre par mer & par terre, / Ce livre fera plus que cent mille guerriers. » Les vers ne sont pas de Breton — ils sont signés « Bombille. D. B. » — et le tyran qu’ils désignent est le démon. Les mots kalinagos cités ici nous sont parvenus dans un livre qu’un contemporain présentait comme une arme.

Aux Antilles françaises, pourtant, cette autorisation n’a guère servi. Ni les Français ni les Anglais n’y ont réduit les Kalinagos en esclavage, sinon comme domestiques et comme pourvoyeurs de vivres, et les chroniqueurs du temps ne rapportent que des cas isolés. L’asservissement de masse, dans ces îles, a visé d’autres personnes : celles qu’on déportait d’Afrique.

La dépossession des Kalinagos et l’asservissement de personnes africaines ne sont pas une seule et même histoire. Les pouvoirs coloniaux relient pourtant ces deux processus. Ils mettent les terres conquises, les compagnies, le crédit, les navires et les forts au service des plantations et de l’exportation de leurs productions. Ils prétendent aussi posséder les personnes mises au travail.

Sources de cette partie : [2] · [12] · [3] · [15] · [16] · [5] · [6] · [7] · [9] · [11]

Voir les preuves précises et leurs limites

Lorsque les Français s’implantent à Saint-Christophe, en Guadeloupe et en Martinique, les Petites Antilles forment un espace amérindien dynamique : les communautés insulaires entretiennent par mer des circulations, des échanges et des alliances qui relient les îles entre elles et au continent.

  • Source [7] — p. 292–294 pour la mobilité, les échanges, les relations avec le continent et les réseaux d’alliance au contact ; p. 309–310 pour la synthèse des réseaux
  • Source [5] — extrait consulté, p. 14–17, particulièrement p. 16–17

À garder en tête : Les données archéologiques sont inégalement réparties et les études de cas les plus détaillées de Hofman et al. portent surtout sur les îles du sud ; elles n’établissent ni la même organisation ni le même peuplement dans chaque île.

En Martinique, l’archéologie atteste des communautés agro-céramistes sédentaires autour du début de notre ère, puis plusieurs transformations culturelles et des échanges inter-insulaires bien avant l’implantation française de 1635.

  • Source [2] — p. 33–50 pour la chronologie, les villages et les échanges ; p. 102 pour le début assuré de l’occupation humaine sédentaire
  • Source [7] — p. 292–293, cadrage archipélagique

À garder en tête : L’ouvrage de 2013 juge encore douteuse l’attribution des indices archaïques martiniquais et indique qu’aucun site amérindien de la période de contact n’avait alors été identifié dans l’île ; la continuité précise jusqu’en 1635 ne peut donc pas être postulée site par site.

Le récit ancien d’une succession simple où des « Caraïbes » auraient remplacé par la violence des « Arawaks » ne correspond pas à la chronologie archéologique actuelle ; Kalinago désigne ici les sociétés insulaires de la période de contact, pas toutes les cultures matérielles antérieures.

  • Source [2] — Jean-Pierre Giraud, p. 15–30, et Benoît Bérard, p. 33–34
  • Source [5] — extrait consulté, p. 14–17, particulièrement p. 16–17

À garder en tête : Les usages savants et les autodésignations ont une histoire et peuvent varier. Employer Kalinago pour le contact ne permet pas d’attribuer rétroactivement cette identité à chaque site ou culture archéologique des Petites Antilles.

L’établissement français durable dans les Petites Antilles s’organise d’abord depuis Saint-Christophe à partir de 1625, puis se déploie vers la Guadeloupe et la Martinique en 1635.

À garder en tête : Le mot établissement ne signifie ni contrôle complet du territoire ni peuplement continu : ces implantations restent contestées et passent par la conquête.

À Saint-Christophe, en Guadeloupe, en Martinique et à la Grenade, l’implantation française combine des actes de prise de possession, des forts, des opérations armées, des déplacements et des accords imposés ou renégociés avec les Kalinagos.

À garder en tête : La chronologie, les acteurs et les rapports de force diffèrent d’une île à l’autre ; tous les conflits et tous les accords ne relèvent pas d’un modèle unique.

Les récits missionnaires et les cartes concernant les Kalinagos participent au projet colonial. Le dictionnaire de Raymond Breton conserve aussi, à travers la sélection et la traduction du missionnaire, des fragments de dialogues sur la dépossession, les frontières et la présence française.

  • Source [6] — chapitre 1, p. 39–46 pour les récits, la carte et le projet colonial ; p. 76–92, particulièrement p. 86–92, pour le dictionnaire et les fragments dialogiques

À garder en tête : Les paroles ont été sélectionnées, transcrites et traduites par les missionnaires, puis interprétées par les historiens ; elles ne constituent pas une voix autochtone intacte ou représentative.

Sous le droit espagnol, les personnes accusées d’anthropophagie constituaient la seule catégorie d’Amérindiens légalement asservissables. Philip Boucher soutient qu’à partir de Colomb, les Européens ont porté des accusations d’anthropophagie grossièrement déformées contre des peuples qu’ils pouvaient asservir et qui résistaient férocement à l’invasion de leurs îles ; il écrit que les « Caraïbes » doivent leur mauvaise réputation d’abord à cette résistance. Il présente cette lecture comme un arbitrage entre des positions opposées, dont celles de William Arens, de Jalil Sued Badillo et de Neil Whitehead, qu’il expose.

  • Source [12] — introduction : anthropophagie comme seule catégorie rendant des Amérindiens légalement asservissables, débat Arens–Sued Badillo–Whitehead et arbitrage de l’auteur

À garder en tête : C’est une thèse d’historien, exposée par lui comme telle au terme d’un débat qu’il arbitre : elle doit être attribuée à Boucher et jamais énoncée comme un constat de source. La réalité des pratiques kalinagos n’est pas tranchée ici et n’a pas à l’être pour que le mécanisme juridique soit décrit. L’EPUB détenu n’est pas paginé : localiser par chapitre. Les pièces sur lesquelles Boucher s’appuie n’ont pas été contrôlées.

Philip Boucher écrit que ni les Français ni les Anglais n’ont réduit les Kalinagos insulaires en esclavage, sinon comme domestiques et pourvoyeurs de vivres. Les cas individuels que les chroniqueurs rapportent restent rares et ne concordent pas : à propos d’un même épisode, Du Tertre compte en 1671 quatre Kalinagos asservis, et Labat deux.

  • Source [12] — chapitre 2 pour l’énoncé général et son exception ; chapitre 2, note 63, pour la divergence Du Tertre (1671) / Labat sur quatre ou deux personnes asservies

À garder en tête : Énoncé général d’un historien portant sur deux empires et près de deux siècles : il ne vaut pas relevé, et l’exception qu’il réserve — domestiques et pourvoyeurs de vivres — doit être publiée avec lui, jamais retranchée. La divergence des chiffres est conservée telle quelle ; ni Du Tertre ni Labat n’ont été contrôlés sur pièce ici.

Le Dictionaire caraibe-françois publié par Raymond Breton en 1665 imprime, parmi les phrases d’exemple qui illustrent ses entrées, deux énoncés en langue kalinago portant sur la présence française. À l’entrée « Aoùlloucaloa, il l’a enlevé », p. 47 : « Káoulloucati oüakáera oüaoüária », que Breton traduit « il nous enlève notre terre ». À l’entrée « lacherékeni, irritation », p. 137 : « cherécae pfráncê ouaóne higniénli », traduit « vous irriterez les François contre nous ». Dans la seconde, les Français sont désignés par un emprunt au nom de leur pays. Le volume français-caraïbe de 1666 imprime de son côté, p. 373, deux entrées voisines : « ma terre, mon païs ; nacáera » et « terre, nónum, f. mónha ».

  • Source [15] — p. 47, entrée Aoùlloucaloa ; p. 137, entrée lacherékeni. Les deux phrases et leurs traductions ont été relevées sur le fac-similé, non sur la couche OCR
  • Source [16] — p. 373, entrées « ma terre, mon païs » et « terre »

À garder en tête : Ce sont des phrases d’exemple dans un dictionnaire missionnaire, choisies, transcrites et traduites par Breton pour enseigner la langue à d’autres missionnaires. **Aucun locuteur n’est nommé, aucune situation n’est datée, et rien n’établit que ces phrases précises aient été prononcées devant lui** : un lexicographe compose aussi ses exemples. Ce qu’elles établissent avec certitude est plus étroit et n’est pas rien — que ces énoncés étaient formulables dans cette langue, et qu’un missionnaire ayant vécu dix ans auprès des Kalinagos de la Dominique les a retenus pour illustrer deux mots. La traduction française est la sienne. Ne jamais les présenter comme une parole recueillie ni les attribuer à quiconque. Les deux entrées du volume de 1666 sont reproduites telles qu’elles sont imprimées, côte à côte, sans en tirer d’analyse : le projet ne dispose ni de la compétence linguistique ni de la littérature nécessaires pour décomposer ces formes ou en établir le sens propre.

Le Dictionaire francois-caraibe de Raymond Breton, publié en 1666, se termine p. 414 par un quatrain liminaire signé « Bombille. D. B. », intitulé « Sur le mesme suiet » et adressé « Aux zelez du Salut des Sauuages » : « Au Tyran des Chrestiens allez porter la guerre, / Allez moissonner des Lauriers / Pour vaincre par mer & par terre, / Ce livre fera plus que cent mille guerriers. »

  • Source [16] — p. 414, pièce liminaire « Sur le mesme suiet », quatrain signé Bombille D. B., relevé sur le fac-similé

À garder en tête : Le quatrain est d’une autre main que celle de Breton et relève du genre convenu des pièces liminaires : il dit ce qu’un contemporain proclame de l’ouvrage, non ce que son auteur en attendait ni ce qu’il en advint. Le « Tyran des Chrestiens » y désigne le démon dans le registre dévot de ces pièces, et non un adversaire humain : ne pas le lire comme une désignation des Kalinagos.

2

Posséder une personne

À Saint-Christophe, des enfants baptisés restent esclaves parce qu’un gouverneur le décide

Deux régimes de travail contraint coexistent alors dans les colonies françaises des Petites Antilles : l’engagement de travailleurs européens et l’esclavage imposé aux personnes africaines. Ces deux régimes se ressemblent dans la peine quotidienne, mais leurs contraintes ne sont ni de même nature ni de même durée. Le contrat de l’engagé prévoit un terme ; l’esclavage revendique la personne pour la vie et tend à imposer ce statut aux enfants de cette personne.

L’échéance écrite, on peut la lire. Le 14 avril 1645, à La Rochelle, Jean Baumont passe devant le notaire Abel Cherbonnier un engagement avec le marchand Martin Bonneau : il partira pour Saint-Christophe, et l’acte fixe trois années consécutives, comptées du jour où il mettra pied à terre en Amérique. Un nom, un port, une date, un terme. Rien de tel n’accompagne les personnes qu’on déporte d’Afrique : aucun acte ne leur fixe de jour de sortie.

Deux régimes, donc — mais trois groupes de personnes asservies. Le missionnaire Jean-Baptiste Du Tertre, qui a vécu aux îles et en publie l’histoire en 1667, en distingue trois : les Arouagues, « indigènes du continent », les Brasiliens et les Nègres. Les trois noms sont les siens. C’est Lucien Peytraud qui, en restituant ce passage, précise l’origine des deux premiers groupes : les Arouagues étaient capturés par les Kalinagos, et les Brasiliens enlevés aux Portugais par les Hollandais pendant la guerre qui les opposait — deux groupes amérindiens, que le proverbe rapporté plus bas oppose aux « nègres ». Les deux premiers groupes sont « esclaves à la vérité, puisqu’ils ont perdu leur liberté, et que leurs maîtres en peuvent disposer comme il leur plaît », écrit-il ; « les Nègres seuls en portent toute la peine ».

Ce partage se lit dans le travail qu’on leur donne. Les Arouagues et les Brasiliens sont achetés pour la pêche et la chasse, et on ne les envoie pas à la terre : il ne faut pas parler de les faire sarcler les jardins, bêcher les fosses à manioc ou déjamber le pétun — le tabac —, écrit Du Tertre, « car on les tuerait plutôt que de les y contraindre » ; eux-mêmes savent fort bien dire, ajoute-t-il, que ces travaux-là ne sont bons que pour les Nègres. Il en tire, à l’usage des maîtres, un proverbe qu’il donne pour usité dans les îles : « regarder un Sauvage de travers, c’est le battre ; le battre, c’est le tuer ; battre un Nègre, c’est le nourrir. » Cette phrase ne décrit personne : c’est une règle de conduite que les colons se passaient entre eux, et qu’un missionnaire recommande à son tour.

Rien de cela n’est un relevé : c’est ce qu’un missionnaire recommande aux maîtres, dans ses mots et selon ses catégories. Mais sa propre phrase dit le reste — « les Nègres seuls en portent toute la peine ». Le statut qui se durcit dans ces décennies ne se durcit pas pour tout le monde au même degré, et ceux qui en subissent le plus dur sont ceux qu’on a fait venir d’Afrique.

En 1652, le missionnaire Maurile de Saint-Michel publie le récit de son séjour aux îles. Il y raconte avoir baptisé deux femmes adultes tenues en esclavage, dans l’église de Cayonne, à Saint-Christophe — à ne pas confondre avec Cayenne, en Guyane. L’initiative n’est pas la sienne : la demande vient de madame de la Vrenade, « digne niepce de Monsieur le General » — le gouverneur de l’île —, qui voyant deux des femmes qu’elle tenait « fort grosses d’enfant » voulut « les mettre en bon estat avant le danger de leurs couches » — avant l’accouchement. Le sacrement suit ici l’intérêt d’une maison esclavagiste pour des naissances à venir. La même page dit autre chose, que Maurile ne relève pas : « car il y en a nombre qui vous entendent, & parlent affez bon François ». Six lignes plus haut, il écrivait qu’ils avaient « l’esprit si grossier & hebeté, qu’il est quasi impossible de leur apprendre à lire, & à escrire ». Plus bas sur la même page, un homme gravement malade voit venir le prêtre. Il avait entendu dire qu’on achevait les agonisants et craignait qu’on lui fît de même : croyant qu’on venait l’emporter en terre, « levant la teste », il dit à toute peine trois mots — « Moy non mort ». Maurile ajoute l’avoir revu depuis « travailler aux cannes de son maistre M. de la Vrenade » — le même nom qu’en haut de la page, porté cette fois par un homme.

Fac-similé — le document lui-même

Page imprimée de 1652. Elle s’ouvre sur un jugement du missionnaire : les personnes auraient « l’esprit si grossier & hebeté, qu’il est quasi impossible de leur apprendre à lire, & à escrire ». Maurile écrit ensuite avoir baptisé « deux Negresses adultes dans l’Eglise de Cayonne » après les avoir instruits « à grande peine », par la sollicitation de madame de la Vrenade, « digne niepce de Monsieur le General », c’est-à-dire du gouverneur de l’île, « Dame tres-sage & vertueuse », qui voyait deux de ses « Negresses fort grosses d’enfant » et voulut « les mettre en bon estat avant le danger de leurs couches ». Le milieu de la page introduit l’anecdote suivante par un second jugement — « Ils sont tellement estourdis » — avant de rapporter qu’un homme très malade, voyant venir le prêtre, crut qu’on l’emportait en terre et dit « Moy non mort ». La ligne qui suit en donne la raison : « Il avoit ouy dire que les Sauvages achevoient les agonisans, & il craignoit qu’on luy fist le mesme ». Le missionnaire ajoute qu’il fallut « de rechef l’instruire, puis le communier : communion qui luy redonna la vie », et qu’on l’a « veu depuis travailler aux cannes de son maistre M. de la Vrenade ». Au milieu du paragraphe, une incidente dit qu’« il y en a nombre qui vous entendent, & parlent affez bon François ». « Moy non mort » est le seul passage composé en italique.Agrandir

Cayonne, 1652 : un baptême commandé, et trois mots d’un homme qu’on croyait mourant

La page se lit de haut en bas comme le missionnaire l’a écrite : d’abord son jugement sur ceux qu’il vient instruire, ensuite le baptême et son motif, enfin les trois mots d’un homme qu’il croyait mourant. À regarder ici : « Moy non mort » est le seul passage en italique de tout le bloc. Le récit range ces mots parmi des gens « tellement estourdis » — et c’est l’imprimeur, non le missionnaire, qui les met en évidence. Deux lignes plus haut, la même page dit pourtant que beaucoup « parlent affez bon François ».

Maurile de Saint-Michel, 1652 · œuvre du domaine public · numérisation Courtesy of the John Carter Brown Library, diffusée par Internet Archive sous licence CC BY 4.0 · modification : recadrage mécanique dans la page 80

Source de cette partie : [8]

Quelques années avant son arrivée, dans la même île, des capucins — des religieux catholiques — avaient réclamé la liberté des enfants baptisés de parents chrétiens, maintenus en esclavage. Le gouverneur refusa de les affranchir, c’est-à-dire de les libérer de l’esclavage. Le texte ne le nomme pas : il l’appelle « Monsieur le General ». Celui qui gouvernait alors Saint-Christophe était Philippe de Longvilliers de Poincy. On a gardé l’argument des religieux ; des enfants et de leurs parents, rien.

Fac-similé — le document lui-même

Montage de deux fragments d’un livre imprimé de 1652. En haut, fin de la page 80 : les capucins soutiennent que les enfants baptisés « devoient estre libres, & affranchis d’esclavage ». En bas, page 81 : « Nonobstant ces raisons, Monsieur le General, comme le plus fort, continué les enfans dans l’esclavage, quoy que Chrestiens, dont nos François retirent un grand profit ».Agrandir

Saint-Christophe, avant 1652 : la liberté demandée, puis refusée

Deux moments du même conflit : la demande des religieux, à la fin d’une page, puis la décision du gouverneur, au bas de la suivante. L’argumentation intermédiaire n’est pas reproduite. La dernière ligne donne le motif — le refus est présenté comme rentable, « dont nos François retirent un grand profit ».

Maurile de Saint-Michel, 1652 · œuvre du domaine public · numérisation Courtesy of the John Carter Brown Library, diffusée par Internet Archive sous licence CC BY 4.0 · modification : montage vertical de deux recadrages des pages 80 et 81

Source de cette partie : [8]

Le baptême, pourtant, pouvait tout changer — pour d’autres. Le contrat qui rétablit la Compagnie des îles d’Amérique — l’entreprise à qui le roi avait confié le gouvernement et le commerce des îles —, repris par l’édit de mars 1642, dispose que « les sauvages qui seront convertis à la foi et en feront profession seront censés et réputés naturels français, capables de toutes charges, honneurs, successions, donations », sans même avoir à demander de lettres de naturalité, les papiers qui faisaient d’un étranger un sujet du roi. Converti, un Amérindien devient français de plein droit ; baptisé, un enfant africain reste esclave, et le gouverneur qui refuse de le libérer y trouve, écrit le missionnaire, « un grand profit ». Le même argument religieux, deux réponses opposées selon qui le reçoit.

La disposition de 1642 est restée lettre morte : elle énonçait un droit, non son application. Elle montre pourtant que rien n’obligeait à trancher comme Poincy a tranché — la règle contraire existait, écrite, pour d’autres.

Sources de cette partie : [1] · [3] · [4] · [13] · [8] · [14] · [10] · [11]

Voir les preuves précises et leurs limites

Durant les premières décennies coloniales, des engagés européens et des personnes africaines réduites en esclavage travaillent simultanément dans les colonies françaises des Petites Antilles.

  • Source [3] — p. 70 et 112–113
  • Source [10] — p. 161–172, paragraphes 6 et 11–12
  • Source [11] — p. 85–102, paragraphes 2, 16 et 20–22
  • Source [4] — p. 99, passage repris et contextualisé par Verrand, note 13

À garder en tête : Leur poids relatif varie selon l’île, la date et la culture ; la dureté de l’engagement ne doit pas effacer la différence entre un contrat temporaire et un esclavage viager et héréditaire.

Le 14 avril 1645, à La Rochelle, Jean Baumont conclut devant le notaire Abel Cherbonnier un engagement avec le marchand Martin Bonneau pour partir à Saint-Christophe ; l’acte fixe une durée de trois années consécutives, comptées à partir du jour où Baumont mettra pied à terre en Amérique.

  • Source [1] — Archives départementales de la Charente-Maritime, 3 E 289, acte du 14 avril 1645, première vue numérisée, passage central de la minute

À garder en tête : La minute établit les obligations mises par écrit pour une personne précise ; elle ne prouve ni que le voyage et les trois années ont été accomplis, ni que tous les engagés ont connu les mêmes conditions.

Dans son ouvrage imprimé en 1652, Maurile de Saint-Michel distingue l’engagement temporaire de Français de l’asservissement à vie imposé aux Africains et étendu à leur descendance dans l’espace placé sous l’autorité de Poincy.

  • Source [8] — chapitre XIV, pagination imprimée 78–80, pages PDF 138–140

À garder en tête : Maurile décrit et justifie l’ordre colonial depuis une position missionnaire ; son propos n’établit pas une norme écrite, uniforme et appliquée dans chaque île.

Dans son ouvrage publié en 1652, Maurile de Saint-Michel rapporte un conflit survenu quelques années avant son arrivée, entre « les RR. PP. Capucins » et « Monsieur le General » : les religieux soutenaient que « les Enfans des Negres chrestiens devoient estre libres, & affranchis d’esclavage, après avoir esté baptizez ; que c’estoit chose indigne, de se servir de son frere chrestien ». Maurile écrit que « nonobstant ces raisons, Monsieur le General, comme le plus fort, continué les enfans dans l’esclavage, quoy que Chrestiens, dont nos François retirent un grand profit ». Le refus est donc rapporté avec son motif économique, par le missionnaire lui-même. Dans un passage distinct, Maurile dit avoir baptisé deux femmes adultes tenues en esclavage à Cayonne, à Saint-Christophe.

  • Source [8] — chapitre XIV, pagination imprimée 80–81, pages PDF 140–141
  • Source [11] — p. 85–102, paragraphes 12–15 et note 8

À garder en tête : Maurile ne date pas précisément le conflit, ne nomme ni les enfants ni leurs familles et le situe avant son propre séjour ; il n’en est pas le témoin direct. Le texte désigne le gouverneur par son seul titre, « Monsieur le General » : son identification à Philippe de Longvilliers de Poincy vient du cadrage de Verrand, non du passage. Le profit invoqué est celui que le missionnaire attribue aux colons, sans chiffre ni démonstration. Les baptêmes des deux femmes adultes à Cayonne constituent un épisode séparé. Le passage n’établit ni une législation uniforme ni une pratique démontrée dans chaque colonie française.

Après la liquidation de la Compagnie des îles de l’Amérique, la Martinique, la Guadeloupe et la partie française de Saint-Christophe passent entre 1649 et 1651 sous des régimes propriétaires distincts. Les autorités propriétaires contrôlent notamment la justice locale tout en tirant des revenus de la terre, du commerce et du travail de personnes esclavisées.

  • Source [3] — chapitre 3, p. 83–87, notamment p. 83 et 85 ; chapitre 4, p. 88 et 102–103

À garder en tête : Le régime et le détenteur juridique diffèrent selon l’île : les familles du Parquet et Houël-Boisseret possèdent respectivement la Martinique et la Guadeloupe, tandis que l’ordre de Malte acquiert la partie française de Saint-Christophe et y maintient Poincy comme gouverneur. Cette délégation ne signifie ni indépendance complète à l’égard du roi ni absence de règles avant 1664.

En 1664, la monarchie force les propriétaires des îles à céder leurs droits à la nouvelle Compagnie française des Indes occidentales. La compagnie est supprimée en 1674 et ses possessions entrent dans le domaine royal : les colonies concernées passent alors sous administration royale directe.

  • Source [3] — chapitre 4, p. 88 et 110–111 ; chapitre 8, p. 190 ; chapitre 10, p. 249–250

À garder en tête : Cette chronologie décrit un changement d’autorité institutionnelle. Elle ne prouve ni une rupture immédiate des pratiques locales ni une application uniforme des décisions royales ; surtout, elle ne met pas fin à l’esclavage déjà constitué dans les colonies.

Dans son ouvrage publié en 1652, Maurile de Saint-Michel rapporte qu’un homme asservi gravement malade, voyant le prêtre venir à lui avec le saint sacrement, crut qu’on venait l’emporter en terre et, « levant la teste », dit « à toute peine » ces trois mots : « Moy non mort » ; il avait entendu dire que les agonisants étaient achevés et craignait qu’on lui fît de même. Le missionnaire écrit l’avoir revu ensuite « travailler aux cannes de son maistre M. de la Vrenade », dans la même page où il attribue le baptême de deux femmes à la sollicitation de madame de la Vrenade.

À garder en tête : Ces mots sont rapportés par un missionnaire européen qui les cite pour illustrer la crédulité de ses catéchumènes, non pour transmettre une parole. La graphie, la traduction et le cadrage sont les siens ; l’homme n’est pas nommé et rien ne dit ce qu’il a compris de la scène. Le nom de la Vrenade désigne dans la même page un homme et une femme sans que le texte établisse leur lien : le rapprochement des deux mentions repose sur le seul nom de famille.

Dans son ouvrage publié en 1652, Maurile de Saint-Michel écrit avoir baptisé deux femmes adultes tenues en esclavage dans l’église de Cayonne, à Saint-Christophe, « par la sollicitation de madame de la Vrenade », qu’il présente comme la « digne niepce de Monsieur le General » — le titre sous lequel il désigne, dans le même chapitre, celui qui gouverne Saint-Christophe : celle-ci, voyant deux des femmes qu’elle tenait en esclavage « fort grosses d’enfant », voulut « les mettre en bon estat avant le danger de leurs couches ». Le même passage s’ouvre sur un jugement du missionnaire, qui attribue aux personnes qu’il vient instruire « l’esprit si grossier & hebeté, qu’il est quasi impossible de leur apprendre à lire, & à escrire ».

À garder en tête : Le motif rapporté est celui que le missionnaire prête à la commanditaire, non une déclaration d’elle. « Monsieur le General » n’est pas nommé dans le passage : son identification au gouverneur Philippe de Longvilliers de Poincy repose sur l’usage du même titre dans le récit du conflit rapporté deux pages plus loin, et sur le cadrage de Verrand. Les deux femmes ne sont pas nommées et rien ne dit ce qu’elles ont demandé ou refusé. Le jugement cité est celui de Maurile : il documente son regard, pas les personnes qu’il décrit.

Dans le VIIIe Traité de son Histoire générale, consacré aux esclaves des Antilles, Jean-Baptiste Du Tertre distingue trois groupes de personnes asservies dans les colonies françaises : les Arouagues, indigènes du continent, les Brasiliens, et les Nègres. Il écrit des deux premiers qu’ils « sont esclaves à la vérité, puisqu’ils ont perdu leur liberté, et que leurs maîtres en peuvent disposer comme il leur plaît », mais qu’« ils ne souffrent presque rien de la fatigue et des travaux de cette fâcheuse condition, les Nègres seuls en portent toute la peine ». Les habitants les achètent ordinairement pour la pêche et la chasse et ne les emploient pas à la terre. Du Tertre rapporte que les Arouagues meurent de mélancolie si on leur impose un travail qu’ils tiennent pour une peine, qu’on les tuerait plutôt que de les contraindre à sarcler les jardins, à bêcher la terre pour les fosses à manioc ou à déjamber le pétun, et « qu’ils savent fort bien dire que ces sortes de travaux ne sont bons que pour les Nègres ». Lucien Peytraud, qui restitue ce passage, précise que les Arouagues étaient capturés par les Kalinagos et que les Brasiliens étaient enlevés aux Portugais par les Hollandais au cours de la guerre qui les opposait ; il range les deux groupes du côté des « sauvages » que le proverbe rapporté par Du Tertre oppose aux « nègres ».

  • Source [13] — tome II, VIIIe Traité « Des Esclaves des Antilles de l’Amérique », chapitre premier « Des Esclaves Arouagues » et ouverture du chapitre II « Des Esclaves Nègres », p. 493 et suivantes de l’édition de 1667
  • Source [14] — p. 27–28 : restitution de ce passage, origine des Arouagues capturés par les Kalinagos et des Brasiliens enlevés aux Portugais par les Hollandais, et proverbe donné comme marquant « la différence entre les sauvages et les nègres »

À garder en tête : Du Tertre est missionnaire et écrit depuis le point de vue des habitants qu’il défend explicitement au seuil de ce traité contre le reproche de tenir des chrétiens en esclavage. Sa description de ce que les Arouagues acceptent ou refusent est une règle de conduite adressée aux maîtres, non un relevé de leurs paroles ; la phrase qu’il leur attribue sur les travaux réservés aux Nègres est rapportée par lui et n’est pas une citation. Il ne les nomme jamais et n’en dénombre aucun. Les catégories « Arouague », « Brasilien » et « Nègre » sont les siennes.

Du Tertre rapporte un proverbe qu’il dit usité dans les îles : « regarder un Sauvage de travers, c’est le battre ; le battre, c’est le tuer ; battre un Nègre, c’est le nourrir. » Il le donne comme la conclusion d’une règle de conduite : il faut laisser aux Arouagues et aux Brasiliens l’opinion qu’ils sont libres et ne leur commander que ce qui flatte leurs inclinations, faute de quoi ils ne font rien, tandis que les Nègres, dont il écrit que « l’humeur arrogante veut être traitée avec autorité », doivent selon lui être commandés avec empire.

  • Source [13] — tome II, VIIIe Traité, chapitre sur les esclaves brasiliens : règle de traitement, caractérisation des Nègres et proverbe
  • Source [14] — p. 28 : citation du même proverbe comme marquant « la différence entre les sauvages et les nègres »

À garder en tête : Ce proverbe n’est pas une observation : c’est une maxime de maîtres, que Du Tertre reprend à son compte comme instruction de gestion et qu’il justifie par une prétendue différence de caractère. Le publier exige de dire cela dans la même phrase. Il n’établit rien sur les personnes qu’il classe, seulement sur ce que les colons se disaient entre eux.

L’article XI du contrat de rétablissement de la Compagnie des îles d’Amérique, renouvelé par l’article XIII de l’édit de mars 1642, dispose que les descendants des Français habitués dans les îles et « les sauvages qui seront convertis à la foi et en feront profession seront censés et réputés naturels français, capables de toutes charges, honneurs, successions, donations, ainsi que les originaires et regnicoles », sans avoir à prendre lettres de déclaration ou de naturalité. Lucien Peytraud, qui cite le texte, juge cette disposition « destinée à rester bien platonique ».

  • Source [14] — p. 29 : article XI du contrat de rétablissement de la Compagnie des îles d’Amérique, renvoi à l’article XIII de l’édit de mars 1642 et à Moreau de Saint-Méry, I, 54, et jugement de l’auteur sur sa portée

À garder en tête : Le texte est connu ici par la citation de Peytraud, qui renvoie à Moreau de Saint-Méry : ni le contrat ni l’édit n’ont été contrôlés sur pièce, et aucune formule ne doit être citée au-delà de ce que Peytraud reproduit. La disposition énonce un droit, non son application : Peytraud la dit restée sans effet, et cette réserve doit être publiée avec elle. Elle vise les « sauvages » convertis et ne dit rien des personnes déportées d’Afrique.

Conclusion

Un ordre bâti sur place

En 1664, l’essentiel est déjà en place : des terres prises aux Kalinagos, une distinction stable entre un travail contraint qui finit et un asservissement qui ne finit pas, et un statut qui tend à s’imposer aux enfants.

Le conflit de Saint-Christophe montre comment cela se règle. Des religieux demandent la liberté d’enfants baptisés ; c’est un gouverneur qui tranche, seul, et rien dans le récit ne vient contredire sa décision. Le missionnaire qui le rapporte inscrit le motif dans la même phrase : ce refus est rentable.

La suite ne changera pas la nature de cet ordre : elle en changera l’échelle. Et cela tient en un mot — le sucre.

Sources de cette partie : [3] · [8] · [9] · [11]

Voir les preuves précises et leurs limites

À Saint-Christophe, en Guadeloupe, en Martinique et à la Grenade, l’implantation française combine des actes de prise de possession, des forts, des opérations armées, des déplacements et des accords imposés ou renégociés avec les Kalinagos.

À garder en tête : La chronologie, les acteurs et les rapports de force diffèrent d’une île à l’autre ; tous les conflits et tous les accords ne relèvent pas d’un modèle unique.

Dans son ouvrage imprimé en 1652, Maurile de Saint-Michel distingue l’engagement temporaire de Français de l’asservissement à vie imposé aux Africains et étendu à leur descendance dans l’espace placé sous l’autorité de Poincy.

  • Source [8] — chapitre XIV, pagination imprimée 78–80, pages PDF 138–140

À garder en tête : Maurile décrit et justifie l’ordre colonial depuis une position missionnaire ; son propos n’établit pas une norme écrite, uniforme et appliquée dans chaque île.

Dans son ouvrage publié en 1652, Maurile de Saint-Michel rapporte un conflit survenu quelques années avant son arrivée, entre « les RR. PP. Capucins » et « Monsieur le General » : les religieux soutenaient que « les Enfans des Negres chrestiens devoient estre libres, & affranchis d’esclavage, après avoir esté baptizez ; que c’estoit chose indigne, de se servir de son frere chrestien ». Maurile écrit que « nonobstant ces raisons, Monsieur le General, comme le plus fort, continué les enfans dans l’esclavage, quoy que Chrestiens, dont nos François retirent un grand profit ». Le refus est donc rapporté avec son motif économique, par le missionnaire lui-même. Dans un passage distinct, Maurile dit avoir baptisé deux femmes adultes tenues en esclavage à Cayonne, à Saint-Christophe.

  • Source [8] — chapitre XIV, pagination imprimée 80–81, pages PDF 140–141
  • Source [11] — p. 85–102, paragraphes 12–15 et note 8

À garder en tête : Maurile ne date pas précisément le conflit, ne nomme ni les enfants ni leurs familles et le situe avant son propre séjour ; il n’en est pas le témoin direct. Le texte désigne le gouverneur par son seul titre, « Monsieur le General » : son identification à Philippe de Longvilliers de Poincy vient du cadrage de Verrand, non du passage. Le profit invoqué est celui que le missionnaire attribue aux colons, sans chiffre ni démonstration. Les baptêmes des deux femmes adultes à Cayonne constituent un épisode séparé. Le passage n’établit ni une législation uniforme ni une pratique démontrée dans chaque colonie française.

Après la liquidation de la Compagnie des îles de l’Amérique, la Martinique, la Guadeloupe et la partie française de Saint-Christophe passent entre 1649 et 1651 sous des régimes propriétaires distincts. Les autorités propriétaires contrôlent notamment la justice locale tout en tirant des revenus de la terre, du commerce et du travail de personnes esclavisées.

  • Source [3] — chapitre 3, p. 83–87, notamment p. 83 et 85 ; chapitre 4, p. 88 et 102–103

À garder en tête : Le régime et le détenteur juridique diffèrent selon l’île : les familles du Parquet et Houël-Boisseret possèdent respectivement la Martinique et la Guadeloupe, tandis que l’ordre de Malte acquiert la partie française de Saint-Christophe et y maintient Poincy comme gouverneur. Cette délégation ne signifie ni indépendance complète à l’égard du roi ni absence de règles avant 1664.

En 1664, la monarchie force les propriétaires des îles à céder leurs droits à la nouvelle Compagnie française des Indes occidentales. La compagnie est supprimée en 1674 et ses possessions entrent dans le domaine royal : les colonies concernées passent alors sous administration royale directe.

  • Source [3] — chapitre 4, p. 88 et 110–111 ; chapitre 8, p. 190 ; chapitre 10, p. 249–250

À garder en tête : Cette chronologie décrit un changement d’autorité institutionnelle. Elle ne prouve ni une rupture immédiate des pratiques locales ni une application uniforme des décisions royales ; surtout, elle ne met pas fin à l’esclavage déjà constitué dans les colonies.

Méthode et limites des sources

Des missionnaires, des administrateurs et des chroniqueurs européens d’un côté ; des travaux archéologiques et historiens de l’autre. Leurs silences et leurs catégories ne se valent pas.

Lire la note de méthode complète

Qui écrit ces premières décennies, et avec quels angles morts

Les premières décennies sont surtout racontées par des missionnaires, des administrateurs et des chroniqueurs européens. Ils écrivent pour évangéliser, gouverner, commercer ou justifier une action ; le croisement de leurs récits permet de distinguer ce qu’ils observent, ce qu’ils reprennent d’autrui et ce qu’ils laissent de côté.

Les deux phrases kalinagos citées plus haut sont des exemples de dictionnaire : Raymond Breton les a choisies, transcrites et traduites pour enseigner la langue à d’autres missionnaires. Aucun locuteur n’y est nommé, aucune situation n’y est datée et rien n’établit qu’elles aient été prononcées devant lui ; elles ne valent pas comme paroles recueillies, et la traduction française est la sienne. Les deux entrées du second volume, le français-caraïbe de 1666, sont reproduites telles qu’elles sont imprimées : les rapprocher de ces phrases demanderait une compétence de la langue kalinago que ce site n’a pas. Quant au quatrain qui ferme ce volume, il n’est pas de Breton — il est signé « Bombille. D. B. » — et dit ce qu’un contemporain proclamait de l’ouvrage, non ce que son auteur en attendait.

Deux énoncés du dossier viennent d’un travail d’historien et non d’une source d’époque, et ils ne reposent pas sur la même base. Le premier — l’accusation d’anthropophagie comme condition juridique de l’asservissement — est une thèse que Philip Boucher expose au terme d’un débat qu’il arbitre entre spécialistes. La réalité des pratiques kalinagos n’y est pas tranchée, et n’a pas à l’être pour que le mécanisme juridique soit décrit ; les pièces sur lesquelles il s’appuie n’ont pas été contrôlées ici.

Le second — ni les Français ni les Anglais n’ont réduit les Kalinagos en esclavage, domestiques et pourvoyeurs de vivres exceptés — est un énoncé général portant sur deux empires et près de deux siècles : il ne vaut pas relevé, et l’exception qu’il réserve en fait partie. Les chroniqueurs dont il part se contredisent : à propos d’un même épisode, Du Tertre compte en 1671 quatre Kalinagos asservis, et Labat, missionnaire aux îles une génération plus tard, en compte deux. Ni l’un ni l’autre n’a été contrôlé sur pièce ici.

Maurile de Saint-Michel n’est pas témoin du conflit sur le baptême des enfants : il le situe quelques années avant son arrivée, sans le dater. Il ne nomme pas non plus le gouverneur, qu’il appelle « Monsieur le General » ; son identification à Philippe de Longvilliers de Poincy vient du cadrage de Laurence Verrand, non du passage. Dans la page des baptêmes, le nom de la Vrenade désigne une femme puis un homme sans que le texte établisse leur lien ; le rapprochement des deux mentions repose sur le seul nom de famille.

Le contrat de 1642 sur les convertis est connu par la citation qu’en donne l’historien Lucien Peytraud en 1897, d’après le recueil de Moreau de Saint-Méry : ni le contrat ni l’édit n’ont été vus sur pièce, et rien n’en est cité au-delà de ce que Peytraud reproduit. C’est Peytraud qui juge la disposition « destinée à rester bien platonique ».

L’archéologie donne aux sociétés amérindiennes une profondeur différente. Elle distingue des périodes, des réseaux et des cultures matérielles ; les noms de peuples employés dans le dossier restent attachés à une époque et à un contexte précis.

Les illustrations sont traitées comme des documents : auteur ou dépositaire, date, source et droits sont indiqués, et leur mise en scène comme leur vocabulaire sont commentés.

Sources de cette partie : [2] · [12] · [3] · [15] · [16] · [5] · [13] · [6] · [7] · [8] · [14] · [11]

Voir les preuves précises et leurs limites

Dans son ouvrage publié en 1652, Maurile de Saint-Michel rapporte un conflit survenu quelques années avant son arrivée, entre « les RR. PP. Capucins » et « Monsieur le General » : les religieux soutenaient que « les Enfans des Negres chrestiens devoient estre libres, & affranchis d’esclavage, après avoir esté baptizez ; que c’estoit chose indigne, de se servir de son frere chrestien ». Maurile écrit que « nonobstant ces raisons, Monsieur le General, comme le plus fort, continué les enfans dans l’esclavage, quoy que Chrestiens, dont nos François retirent un grand profit ». Le refus est donc rapporté avec son motif économique, par le missionnaire lui-même. Dans un passage distinct, Maurile dit avoir baptisé deux femmes adultes tenues en esclavage à Cayonne, à Saint-Christophe.

  • Source [8] — chapitre XIV, pagination imprimée 80–81, pages PDF 140–141
  • Source [11] — p. 85–102, paragraphes 12–15 et note 8

À garder en tête : Maurile ne date pas précisément le conflit, ne nomme ni les enfants ni leurs familles et le situe avant son propre séjour ; il n’en est pas le témoin direct. Le texte désigne le gouverneur par son seul titre, « Monsieur le General » : son identification à Philippe de Longvilliers de Poincy vient du cadrage de Verrand, non du passage. Le profit invoqué est celui que le missionnaire attribue aux colons, sans chiffre ni démonstration. Les baptêmes des deux femmes adultes à Cayonne constituent un épisode séparé. Le passage n’établit ni une législation uniforme ni une pratique démontrée dans chaque colonie française.

Les récits missionnaires et les cartes concernant les Kalinagos participent au projet colonial. Le dictionnaire de Raymond Breton conserve aussi, à travers la sélection et la traduction du missionnaire, des fragments de dialogues sur la dépossession, les frontières et la présence française.

  • Source [6] — chapitre 1, p. 39–46 pour les récits, la carte et le projet colonial ; p. 76–92, particulièrement p. 86–92, pour le dictionnaire et les fragments dialogiques

À garder en tête : Les paroles ont été sélectionnées, transcrites et traduites par les missionnaires, puis interprétées par les historiens ; elles ne constituent pas une voix autochtone intacte ou représentative.

Lorsque les Français s’implantent à Saint-Christophe, en Guadeloupe et en Martinique, les Petites Antilles forment un espace amérindien dynamique : les communautés insulaires entretiennent par mer des circulations, des échanges et des alliances qui relient les îles entre elles et au continent.

  • Source [7] — p. 292–294 pour la mobilité, les échanges, les relations avec le continent et les réseaux d’alliance au contact ; p. 309–310 pour la synthèse des réseaux
  • Source [5] — extrait consulté, p. 14–17, particulièrement p. 16–17

À garder en tête : Les données archéologiques sont inégalement réparties et les études de cas les plus détaillées de Hofman et al. portent surtout sur les îles du sud ; elles n’établissent ni la même organisation ni le même peuplement dans chaque île.

En Martinique, l’archéologie atteste des communautés agro-céramistes sédentaires autour du début de notre ère, puis plusieurs transformations culturelles et des échanges inter-insulaires bien avant l’implantation française de 1635.

  • Source [2] — p. 33–50 pour la chronologie, les villages et les échanges ; p. 102 pour le début assuré de l’occupation humaine sédentaire
  • Source [7] — p. 292–293, cadrage archipélagique

À garder en tête : L’ouvrage de 2013 juge encore douteuse l’attribution des indices archaïques martiniquais et indique qu’aucun site amérindien de la période de contact n’avait alors été identifié dans l’île ; la continuité précise jusqu’en 1635 ne peut donc pas être postulée site par site.

Le récit ancien d’une succession simple où des « Caraïbes » auraient remplacé par la violence des « Arawaks » ne correspond pas à la chronologie archéologique actuelle ; Kalinago désigne ici les sociétés insulaires de la période de contact, pas toutes les cultures matérielles antérieures.

  • Source [2] — Jean-Pierre Giraud, p. 15–30, et Benoît Bérard, p. 33–34
  • Source [5] — extrait consulté, p. 14–17, particulièrement p. 16–17

À garder en tête : Les usages savants et les autodésignations ont une histoire et peuvent varier. Employer Kalinago pour le contact ne permet pas d’attribuer rétroactivement cette identité à chaque site ou culture archéologique des Petites Antilles.

Le Dictionaire caraibe-françois publié par Raymond Breton en 1665 imprime, parmi les phrases d’exemple qui illustrent ses entrées, deux énoncés en langue kalinago portant sur la présence française. À l’entrée « Aoùlloucaloa, il l’a enlevé », p. 47 : « Káoulloucati oüakáera oüaoüária », que Breton traduit « il nous enlève notre terre ». À l’entrée « lacherékeni, irritation », p. 137 : « cherécae pfráncê ouaóne higniénli », traduit « vous irriterez les François contre nous ». Dans la seconde, les Français sont désignés par un emprunt au nom de leur pays. Le volume français-caraïbe de 1666 imprime de son côté, p. 373, deux entrées voisines : « ma terre, mon païs ; nacáera » et « terre, nónum, f. mónha ».

  • Source [15] — p. 47, entrée Aoùlloucaloa ; p. 137, entrée lacherékeni. Les deux phrases et leurs traductions ont été relevées sur le fac-similé, non sur la couche OCR
  • Source [16] — p. 373, entrées « ma terre, mon païs » et « terre »

À garder en tête : Ce sont des phrases d’exemple dans un dictionnaire missionnaire, choisies, transcrites et traduites par Breton pour enseigner la langue à d’autres missionnaires. **Aucun locuteur n’est nommé, aucune situation n’est datée, et rien n’établit que ces phrases précises aient été prononcées devant lui** : un lexicographe compose aussi ses exemples. Ce qu’elles établissent avec certitude est plus étroit et n’est pas rien — que ces énoncés étaient formulables dans cette langue, et qu’un missionnaire ayant vécu dix ans auprès des Kalinagos de la Dominique les a retenus pour illustrer deux mots. La traduction française est la sienne. Ne jamais les présenter comme une parole recueillie ni les attribuer à quiconque. Les deux entrées du volume de 1666 sont reproduites telles qu’elles sont imprimées, côte à côte, sans en tirer d’analyse : le projet ne dispose ni de la compétence linguistique ni de la littérature nécessaires pour décomposer ces formes ou en établir le sens propre.

Le Dictionaire francois-caraibe de Raymond Breton, publié en 1666, se termine p. 414 par un quatrain liminaire signé « Bombille. D. B. », intitulé « Sur le mesme suiet » et adressé « Aux zelez du Salut des Sauuages » : « Au Tyran des Chrestiens allez porter la guerre, / Allez moissonner des Lauriers / Pour vaincre par mer & par terre, / Ce livre fera plus que cent mille guerriers. »

  • Source [16] — p. 414, pièce liminaire « Sur le mesme suiet », quatrain signé Bombille D. B., relevé sur le fac-similé

À garder en tête : Le quatrain est d’une autre main que celle de Breton et relève du genre convenu des pièces liminaires : il dit ce qu’un contemporain proclame de l’ouvrage, non ce que son auteur en attendait ni ce qu’il en advint. Le « Tyran des Chrestiens » y désigne le démon dans le registre dévot de ces pièces, et non un adversaire humain : ne pas le lire comme une désignation des Kalinagos.

Sous le droit espagnol, les personnes accusées d’anthropophagie constituaient la seule catégorie d’Amérindiens légalement asservissables. Philip Boucher soutient qu’à partir de Colomb, les Européens ont porté des accusations d’anthropophagie grossièrement déformées contre des peuples qu’ils pouvaient asservir et qui résistaient férocement à l’invasion de leurs îles ; il écrit que les « Caraïbes » doivent leur mauvaise réputation d’abord à cette résistance. Il présente cette lecture comme un arbitrage entre des positions opposées, dont celles de William Arens, de Jalil Sued Badillo et de Neil Whitehead, qu’il expose.

  • Source [12] — introduction : anthropophagie comme seule catégorie rendant des Amérindiens légalement asservissables, débat Arens–Sued Badillo–Whitehead et arbitrage de l’auteur

À garder en tête : C’est une thèse d’historien, exposée par lui comme telle au terme d’un débat qu’il arbitre : elle doit être attribuée à Boucher et jamais énoncée comme un constat de source. La réalité des pratiques kalinagos n’est pas tranchée ici et n’a pas à l’être pour que le mécanisme juridique soit décrit. L’EPUB détenu n’est pas paginé : localiser par chapitre. Les pièces sur lesquelles Boucher s’appuie n’ont pas été contrôlées.

Philip Boucher écrit que ni les Français ni les Anglais n’ont réduit les Kalinagos insulaires en esclavage, sinon comme domestiques et pourvoyeurs de vivres. Les cas individuels que les chroniqueurs rapportent restent rares et ne concordent pas : à propos d’un même épisode, Du Tertre compte en 1671 quatre Kalinagos asservis, et Labat deux.

  • Source [12] — chapitre 2 pour l’énoncé général et son exception ; chapitre 2, note 63, pour la divergence Du Tertre (1671) / Labat sur quatre ou deux personnes asservies

À garder en tête : Énoncé général d’un historien portant sur deux empires et près de deux siècles : il ne vaut pas relevé, et l’exception qu’il réserve — domestiques et pourvoyeurs de vivres — doit être publiée avec lui, jamais retranchée. La divergence des chiffres est conservée telle quelle ; ni Du Tertre ni Labat n’ont été contrôlés sur pièce ici.

Dans son ouvrage publié en 1652, Maurile de Saint-Michel écrit avoir baptisé deux femmes adultes tenues en esclavage dans l’église de Cayonne, à Saint-Christophe, « par la sollicitation de madame de la Vrenade », qu’il présente comme la « digne niepce de Monsieur le General » — le titre sous lequel il désigne, dans le même chapitre, celui qui gouverne Saint-Christophe : celle-ci, voyant deux des femmes qu’elle tenait en esclavage « fort grosses d’enfant », voulut « les mettre en bon estat avant le danger de leurs couches ». Le même passage s’ouvre sur un jugement du missionnaire, qui attribue aux personnes qu’il vient instruire « l’esprit si grossier & hebeté, qu’il est quasi impossible de leur apprendre à lire, & à escrire ».

À garder en tête : Le motif rapporté est celui que le missionnaire prête à la commanditaire, non une déclaration d’elle. « Monsieur le General » n’est pas nommé dans le passage : son identification au gouverneur Philippe de Longvilliers de Poincy repose sur l’usage du même titre dans le récit du conflit rapporté deux pages plus loin, et sur le cadrage de Verrand. Les deux femmes ne sont pas nommées et rien ne dit ce qu’elles ont demandé ou refusé. Le jugement cité est celui de Maurile : il documente son regard, pas les personnes qu’il décrit.

L’article XI du contrat de rétablissement de la Compagnie des îles d’Amérique, renouvelé par l’article XIII de l’édit de mars 1642, dispose que les descendants des Français habitués dans les îles et « les sauvages qui seront convertis à la foi et en feront profession seront censés et réputés naturels français, capables de toutes charges, honneurs, successions, donations, ainsi que les originaires et regnicoles », sans avoir à prendre lettres de déclaration ou de naturalité. Lucien Peytraud, qui cite le texte, juge cette disposition « destinée à rester bien platonique ».

  • Source [14] — p. 29 : article XI du contrat de rétablissement de la Compagnie des îles d’Amérique, renvoi à l’article XIII de l’édit de mars 1642 et à Moreau de Saint-Méry, I, 54, et jugement de l’auteur sur sa portée

À garder en tête : Le texte est connu ici par la citation de Peytraud, qui renvoie à Moreau de Saint-Méry : ni le contrat ni l’édit n’ont été contrôlés sur pièce, et aucune formule ne doit être citée au-delà de ce que Peytraud reproduit. La disposition énonce un droit, non son application : Peytraud la dit restée sans effet, et cette réserve doit être publiée avec elle. Elle vise les « sauvages » convertis et ne dit rien des personnes déportées d’Afrique.

Pour remonter aux sources

Bibliographie du dossier

Les liens conduisent au texte intégral lorsqu’il est librement accessible. Les autres références restent indiquées pour permettre de les retrouver en bibliothèque ou en librairie.

Voir les 16 références et leurs liens
  1. Abel Cherbonnier (notaire), Contrat d’engagement de Jean Baumont (ou Beaumont) par Martin Bonneau pour l’île Saint-Christophe (14 avril 1645).

    Minute notariale du 14 avril 1645 : nom de l’engagé, port de passage, destination et durée de trois ans inscrite au contrat. La transcription intégrale et le détail de l’acte restent dans la fiche « Engagé et esclave ».

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  2. Benoît Bérard (dir.), Martinique, terre amérindienne : une approche pluridisciplinaire (2013).

    Chronologie archéologique de la Martinique, réseaux inter-insulaires et critique de la succession simpliste entre « Arawaks » et « Caraïbes ».

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  3. Philip P. Boucher, France and the American Tropics to 1700: Tropics of Discontent? (2008).

    Synthèse comparée des implantations, du gouvernement propriétaire, de la reprise du contrôle royal, du travail et de la transformation économique.

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  4. Jacques Bouton, Relation de l’establissement des François depuis l’an 1635 en l’isle de la Martinique (1640).

    Témoignage missionnaire d’époque sur la coexistence du travail engagé et du travail esclavisé en Martinique, utilisé avec les limites de son séjour bref.

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  5. André Delpuech (dir.), Aux origines de la Caraïbe : Taïnos & Kalinagos (2025).

    Extrait public p. 14–17 utilisé pour le cadrage actualisé et la terminologie ; les autres chapitres n’ont pas encore été dépouillés.

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  6. Doris L. Garraway, The Libertine Colony: Creolization in the Early French Caribbean (2005).

    Lecture critique des récits, cartes et vocabulaires missionnaires.

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  7. Corinne L. Hofman et al., Island networks: Transformations of inter-community social relationships in the Lesser Antilles at the advent of European colonialism (2021).

    Mobilités, échanges et transformations des réseaux amérindiens des Petites Antilles avant et pendant le contact.

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  8. Maurile de Saint-Michel, Voyage des isles Camercanes en l’Amérique, qui font partie des Indes occidentales (1652).

    Source d’époque sur l’engagement, l’esclavage héréditaire et le baptême sous Poincy ; fac-similé des pages 80–81 reproduit dans le dossier.

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  9. Éric Roulet, Les relations entre Français, Caraïbes et Anglais aux Petites Antilles, 1625–1660 (2020).

    Conquête, conflits et accords entre Français, Anglais et Kalinagos de 1625 à 1660.

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  10. Christian Schnakenbourg, Le « cycle du tabac » et la mise en valeur des Antilles aux premiers temps coloniaux (1625–1680) (2019).

    Passage progressif du tabac au sucre et transformations économiques associées.

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  11. Laurence Verrand, Premiers esclaves aux Petites Antilles d’après les chroniques et récits de voyages français (XVIIe siècle) (2008).

    Croisement critique des chroniques concernant les premiers asservissements et leurs circuits.

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  12. Philip P. Boucher, Cannibal Encounters: Europeans and Island Caribs, 1492–1763 (1992).

    Mécanisme juridique de l’accusation d’anthropophagie, absence d’asservissement systématique des Kalinagos par les Français et les Anglais, et divergence des chroniqueurs sur les cas individuels.

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  13. Jean-Baptiste Du Tertre, Histoire générale des Antilles habitées par les François, tome II — VIIIᵉ Traité « Des Esclaves des Antilles de l’Amérique » (1667).

    VIIIe Traité de l’Histoire générale, consacré aux esclaves des Antilles : distinction des Arouagues, des Brasiliens et des Nègres, travaux qui leur sont assignés ou refusés, et proverbe de traitement usité dans les îles.

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  14. Lucien Peytraud, L’esclavage aux Antilles françaises avant 1789 (1897).

    Restitution du même passage de Du Tertre, origine des Arouagues capturés par les Kalinagos et des Brasiliens enlevés par les Hollandais.

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  15. Raymond Breton, Dictionaire caraibe-françois, meslé de quantité de remarques historiques pour l’esclaircissement de la langue (1665).

    Deux phrases d’exemple en langue kalinago sur la prise des terres et sur la présence française, relevées sur le fac-similé aux pages 47 et 137.

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  16. Raymond Breton, Dictionaire francois-caraibe (1666).

    Entrées « ma terre, mon païs » et « terre » à la page 373, et quatrain liminaire de la page 414 sur la fonction assignée à l’ouvrage.

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