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Esclavage aux Antilles

Notion · Propriété, couleur et affranchissement

Libres de couleur, et propriétaires d’esclaves

En Guadeloupe, à la fin du XVIIIe siècle, des personnes affranchies possédaient des habitations — des exploitations agricoles où la terre, les bâtiments et les gens qu’on y tient forment un même bien. Le fait est établi et il est compté ; il est aussi plus petit qu’on ne l’imagine, puisque les trois quarts de ces habitations restent à des propriétaires blancs ou réputés tels. Cette page rapporte ce que deux recensements permettent d’en savoir : combien, de quelle taille, et tenues par qui.

Deux livres d’aujourd’hui et aucune pièce d’archive : l’historien Frédéric Régent (2019), qui a dépouillé les actes de propriété de la Guadeloupe, et l’étude d’Arlette Gautier (1983). Les dénombrements des Grands-Fonds ne sont pas de Régent : il reprend ceux de Babatoundé Lawson-Body.

Publié le 16 août 2026 · Mis à jour le 22 août 2026 · 5 min de lecture · 6 affirmations contrôlées

Périodes : Expansion du système esclavagiste · Révolutions et première abolition · Première liberté et guerres coloniales · Territoires : Martinique · Guadeloupe et dépendances · Petites Antilles et circulations intercoloniales

Il n’y avait pas que des Blancs qui possédaient des esclaves. La phrase circule, et elle est exacte. C’est pour cela qu’il faut la regarder de près plutôt que de la laisser servir d’argument : reste à savoir combien, où, et à quelle échelle.

Dans les Grands-Fonds de la Grande-Terre, en 1796, un recensement compte 826 habitations secondaires — celles qui produisent du café, du coton ou des vivres, et non du sucre. 464 sont tenues par des personnes que le recensement dit blanches, soit 56 %, 166 par des « métissés », 36 par des « Noirs ». Les mots sont ceux de l’administration coloniale, et ils rangent plus qu’ils ne décrivent. Restent 160 propriétaires que le recensement n’identifie pas par la couleur, et que l’historien qui rapporte ces chiffres tient « pour la plupart » pour blancs.

Un point décide de ce que ces nombres comptent. Le recensement est de 1796, et l’esclavage est aboli en Guadeloupe depuis deux ans : les cultivateurs inscrits à la suite d’un propriétaire sont les personnes qu’il tenait deux ans plus tôt, désormais soumises au travail forcé. Ce qu’on mesure ici est la propriété d’habitations, non la détention de gens.

Ces habitations ne pèsent pas le même poids. Chez les propriétaires blancs ou réputés tels, on compte en moyenne 27,6 personnes par habitation ; 12,6 chez les « métissés », 9,1 chez les « Noirs ». Au moins un cultivateur travaille sur 96 % des habitations des premiers, sur 83 % de celles des deuxièmes et sur 67 % de celles des troisièmes. En dessous, le propriétaire cultive lui-même. L’historien explique l’écart entre libres métissés et libres noirs par l’affranchissement plus récent des seconds.

Cette date de sortie de l’esclavage commande le reste. Le café et le coton se lancent avec peu : une personne seule peut en planter et agrandir son terrain d’année en année, quand une sucrerie suppose une manufacture. Un affranchi reçoit souvent un bout de terre de son ancien maître, et il part de là. Mais en 1732, dernière date où l’on trouve trace d’une concession accordée à un affranchi, presque toutes les meilleures terres à canne sont déjà données : ceux qui deviennent libres après cette date n’ont plus devant eux que les pentes des Grands-Fonds, la montagne de la Basse-Terre et les zones sèches. L’historien en tire une conséquence qu’il faut lire jusqu’au bout : si les libres de couleur se trouvent sur les terres difficiles, c’est parce qu’ils ont accédé à la liberté plus tard que les autres, et non parce qu’on les y aurait relégués.

Une fratrie montre à quoi ressemble une réussite. Le 17 novembre 1789, trois affranchis que les actes qualifient de mulâtres — François Remy, François Michel dit Ismaël et Élizabeth Miotte — achètent des gens pour constituer leur atelier, c’est-à-dire l’ensemble des personnes qui travailleront la terre : six pour 10 000 livres, cinq pour 9 500 livres et cinq pour 5 000 livres. Dix jours plus tard, les deux frères en achètent dix-huit autres pour 13 000 livres. Le 1er février 1790, la fratrie acquiert au quartier des Abymes une habitation caféière de dix-neuf carrés, 100 000 livres payées comptant.

Une semaine après, chacun des trois fait son testament et lègue tout aux deux autres, en chargeant le sieur Laverdant de l’exécuter. En trois mois, l’atelier est constitué, la terre achetée, la succession réglée.

Ailleurs dans l’île, ces propriétaires sont surtout des femmes. En Côte-sous-le-Vent, le même recensement attribue 218 habitations secondaires à des propriétaires blancs ou réputés tels, 82 à des « métissés », 21 à des « Noirs ». Chez les premiers, 69 % des propriétaires sont des hommes. Chez les deuxièmes, les propriétaires sont des femmes dans 60 % des cas ; chez les troisièmes, dans 90 %. Et sur dix-neuf propriétaires noires, une seule, Marie Henriette, a un conjoint déclaré. Ces trois nombres n’en font que 321, quand le quartier en compte 393 dont 10 sucreries : l’écart de soixante-deux habitations n’est pas expliqué, et les parts se rapportent au total réduit.

L’historien y lit la trace d’unions avec des hommes blancs : trente-huit personnes métissées vivent sur les habitations de ces femmes, et c’est ce qui leur aurait ouvert l’accès à la terre. C’est sa lecture, et non ce que disent les documents. Une autre étude, qui ne confirme aucun de ces cas, en donne l’échelle : à la fin du XVIIIe siècle on affranchit trois fois plus de femmes que d’hommes, et ce qu’une femme obtient d’un homme libre reste suspendu au jour où il partira ou se mariera.

Le même historien lit le développement du préjugé de couleur, entre la fin de la guerre de Sept Ans en 1763 et 1789, comme une réponse au dynamisme des affranchis et de leurs descendants. C’est une interprétation d’ensemble, et il la présente comme telle. En Guadeloupe, où toutes les terres sont concédées, où les places à briguer sont rares et la concurrence féroce, « l’argument de la couleur devient un moyen pour écarter un rival ».

Reste ce que ces chiffres ne comptent pas, et c’est le plus gros : les sucreries. Le recensement des habitations secondaires ne dit rien de qui possédait les manufactures à sucre.

Dans un récit plus large

Cette fiche développe un point déjà présent dans le dossier suivant.

1664–1789 — Combien coûtait la liberté

On sortait de l’esclavage aux Antilles françaises, et c’était rare. Il fallait de l’argent, ou un service rendu les armes à la main, ou un mariage — et, à partir de 1713, la signature de deux hommes qu’on ne voyait jamais. Ce dossier suit ce que cette sortie coûtait : le prix que le maître demandait, celui que l’État a fini par prendre par-dessus, et ce qu’il restait à faire quand on l’avait payé.

Sources de la fiche

Une fiche publiée n’emploie que des affirmations contrôlées et des preuves précisément localisées. Elles sont rangées selon leur distance aux faits.

Travaux et éditions de la recherche

  1. Frédéric Régent, Les Maîtres de la Guadeloupe. Propriétaires d’esclaves (1635-1848) (2019).

    Enquête d’où proviennent les dénombrements de propriétaires par couleur des Grands-Fonds et de la Côte-sous-le-Vent, les moyennes de population par habitation, les acquisitions de la fratrie Remy-Miotte et la lecture du préjugé de couleur comme réponse au dynamisme des affranchis.

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  2. Arlette Gautier, Les esclaves femmes aux Antilles françaises, 1635-1848 (1983).

    Étude indépendante de la précédente, qui donne l’échelle où se loge le fait guadeloupéen : trois fois plus d’affranchissements de femmes que d’hommes à la fin du XVIIIᵉ siècle, et un affranchissement obtenu d’un homme libre qui reste suspendu à son départ ou à son mariage. Elle porte sur l’ensemble des Antilles françaises et ne confirme aucun chiffre de la Guadeloupe.

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Appareil documentaire

Chaque énoncé qui structure cette fiche est adossé à une preuve localisée dans une source et à une réserve, qui dit ce que cette preuve ne permet pas de conclure. Le détail est ici, pour qui veut vérifier.

Ce que cette fiche affirme, et ce qui le borne

Dans les Grands-Fonds de la Grande-Terre — Gosier, Sainte-Anne, Abymes, Moule et Morne-à-l’Eau —, le dépouillement du recensement de 1796 par Babatoundé Lawson-Body compte 826 habitations secondaires : 464 tenues par des personnes recensées comme blanches (56 %), 166 par des « métissés » (20 %), 36 par des « Noirs » (4 %), et 160 (19 %) par des propriétaires que le recensement n’identifie pas par la couleur et qui sont, écrit Frédéric Régent, « pour la plupart considérés comme blancs ». Les trois quarts des propriétaires d’habitations secondaires y sont donc blancs ou réputés blancs.

À garder en tête : Les chiffres viennent d’un dépouillement de Babatoundé Lawson-Body que Régent reprend et synthétise en ses notes 7 et 8 (Bulletin de la société d’histoire de la Guadeloupe, 79/82, 1989, p. 58 et 97) : ce dépouillement n’a pas été consulté, ni le recensement lui-même. Les catégories « blanc », « métissé » et « Noir » sont celles de l’administration coloniale et non des identités ; Régent signale qu’aucune recherche généalogique n’a été menée sur cette région et qu’on ignore donc combien de ces réputés blancs ont des ancêtres métissés. La part de 19 % non identifiée rend les proportions approximatives. Une habitation secondaire produit du café, du coton ou des vivres : ces chiffres ne disent rien de la propriété des manufactures à sucre. Le recensement étant postérieur à l’abolition de 1794, il enregistre la propriété d’habitations, non la détention de personnes.

Dans les Grands-Fonds en 1796, une habitation secondaire tenue par un propriétaire blanc ou réputé blanc compte en moyenne 27,6 personnes, contre 12,6 chez les « métissés » et 9,1 chez les « Noirs ». Au moins un cultivateur est présent sur 96 % des habitations des premiers, 83 % de celles des deuxièmes et 67 % de celles des troisièmes. Frédéric Régent explique l’écart entre libres métissés et libres noirs par l’affranchissement plus récent des seconds.

À garder en tête : Ces moyennes portent sur la population entière de l’habitation — cultivateurs, domestiques, ouvriers qualifiés, propriétaire et sa famille — et non sur le seul nombre de travailleurs : Régent donne des familles de 3,2 personnes chez les Blancs, 4,5 chez les métissés et 4,1 chez les Noirs, et précise qu’un tiers des « esclaves » ne sont pas en capacité de travailler — enfants, vieillards, infirmes. Le mot « esclaves » est le sien, sur un recensement pourtant postérieur à l’abolition de 1794 : ces travailleurs sont d’anciens esclaves soumis au régime du travail forcé. Sur les exploitations sans main-d’œuvre, Régent indique que les propriétaires cultivent eux-mêmes. L’explication par la date d’affranchissement est une interprétation de l’historien.

Frédéric Régent explique par trois conditions la place des libres de couleur dans les cultures d’exportation secondaires de la Guadeloupe. Le café et le coton, « comme naguère le tabac, ne nécessitent pas un investissement initial important : une personne seule peut en cultiver et agrandir progressivement son exploitation ». L’affranchi « reçoit fréquemment un lopin de terre de son ancien maître, [et] peut donc s’établir et prospérer ». Et des concessions accordées à des affranchis, il ne relève de traces qu’« en 1664, 1671 et 1732 », la dernière tombant à une date où « la quasi-totalité des zones les plus propices à la culture de la canne à sucre sont concédées » : « désormais, les nouveaux affranchis ne disposent plus que des régions escarpées des Grands-Fonds et du massif montagneux de la Basse-Terre et des zones les plus sèches pour s’installer ». Il en conclut que « les cultures de denrées d’exportation secondaires sont l’activité de prédilection des libres de couleur », et que leur présence sur les zones difficiles à mettre en valeur « s’explique donc par leur accès plus tardif à la liberté que les autres catégories de concessionnaires, et non par une volonté de ségrégation géographique ».

À garder en tête : C’est une explication d’historien, et elle est donnée comme telle : Régent raisonne sur des conditions d’accès, non sur des pièces qui montreraient un affranchi choisissant le café. Aucune des trois conditions n’est chiffrée. « Fréquemment », pour le lopin reçu de l’ancien maître, ne repose sur aucun dénombrement ; les concessions à des affranchis sont attestées par des « traces » en trois millésimes sans qu’il en donne le nombre ; et la saturation de 1732 est affirmée pour les « zones les plus propices » à la canne, ce qui n’est pas la même chose que toutes les terres. « Activité de prédilection » ne veut pas dire majorité : dans la même section, Régent note que les propriétaires d’habitations secondaires comptent « une proportion significative de gens de couleur libres, mais aussi de gens réputés blancs, issus du métissage », et le dépouillement des Grands-Fonds en 1796 laisse les trois quarts de ces habitations à des propriétaires blancs ou réputés tels. La dernière phrase du passage est une réfutation, et elle doit voyager avec le reste : Régent écarte explicitement la ségrégation géographique comme cause, de sorte qu’une page qui reprendrait ces terres difficiles sans lui ferait dire à la source le contraire de ce qu’elle dit. Enfin, la chronologie de l’énoncé et celle des chiffres de la page ne coïncident pas : les conditions décrites courent de 1732 à 1789, les dénombrements sont de 1796, après l’abolition de 1794. Et l’absence de traces après 1732 n’établit pas que les concessions à des affranchis aient cessé : Régent relève des traces, il ne dénombre pas des concessions, et il n’écrit nulle part qu’il n’y en eut plus.

  • Les Maîtres de la Guadeloupe. Propriétaires d’esclaves (1635-1848) — chapitre V, 5e génération, section « Face au dynamisme des affranchis, l’argument de la couleur », sous le titre de chapitre « Colonisation des Grands-Fonds, développement des cultures secondaires et émergence du préjugé de couleur ». Premier paragraphe de la section, « De 1732 à la guerre de Sept Ans (1756-1763)… », dernières phrases : « En effet, le café et le coton, comme naguère le tabac, ne nécessitent pas un investissement initial important […] Les cultures de denrées d’exportation secondaires sont l’activité de prédilection des libres de couleur. » Localisation par chapitre, intertitre et fichier — OEBPS/PL19.xhtml —, l’exemplaire détenu ne portant pas la pagination imprimée.
  • Les Maîtres de la Guadeloupe. Propriétaires d’esclaves (1635-1848) — même section — OEBPS/PL19.xhtml —, paragraphe suivant, « Au début de la colonisation, les meilleures concessions ont été données… » : traces de concessions à des affranchis « en 1664, 1671 et 1732 », saturation des zones propices à la canne à cette dernière date, régions restant aux nouveaux affranchis, et phrase de conclusion écartant la ségrégation géographique au profit de l’accès plus tardif à la liberté.

Le 17 novembre 1789, trois affranchis d’une même fratrie de la Guadeloupe, qualifiés de mulâtres — François Remy, François Michel dit Ismaël et Élizabeth Miotte —, achètent des personnes esclavisées pour constituer un atelier : six pour 10 000 livres, cinq pour 9 500 livres et cinq pour 5 000 livres. Dix jours plus tard, les deux frères en achètent dix-huit autres pour 13 000 livres. Le 1er février 1790, la fratrie acquiert au quartier des Abymes une habitation caféière de dix-neuf carrés plantés en café, vivres et cotons, pour 100 000 livres payées comptant. Une semaine après, chacun des trois teste en désignant les deux autres comme légataires universels et le sieur Laverdant comme exécuteur testamentaire.

À garder en tête : Les faits sont donnés par Régent d’après des actes notariés qu’il ne reproduit pas et dont il ne donne pas la cote à cet endroit : ni les minutes, ni les prix, ni les dates n’ont été contrôlés sur pièce. Les trente-quatre personnes achetées ne sont ni nommées ni dénombrées par âge ou par sexe, et rien n’est dit de ce qu’elles sont devenues. Les qualifications « mulâtre » et « affranchi » sont celles des actes. Le paiement des 100 000 livres est dit « comptant » par Régent, qui n’en indique pas l’origine.

En Côte-sous-le-Vent, le recensement de 1796 attribue 218 habitations secondaires à des propriétaires blancs ou réputés blancs (68 %), 82 à des « métissés » (25 %) et 21 à des « Noirs » (7 %). La répartition par sexe s’inverse selon la couleur : 69 % des propriétaires blancs sont des hommes, tandis que les propriétaires sont des femmes dans 60 % des cas chez les métissés et dans 90 % des cas chez les Noirs. Sur dix-neuf propriétaires noires, une seule, Marie Henriette, a un conjoint déclaré.

À garder en tête : Chiffres donnés par Régent d’après les recensements de 1796-1798, non consultés. Les trois nombres totalisent 321 habitations quand le quartier en compte 393, dont 10 sucreries : l’écart de soixante-deux habitations n’est pas expliqué, et les pourcentages se rapportent au total réduit. Régent tire de la présence de trente-huit personnes métissées sur les habitations de ces femmes que la plupart sont ou ont été concubines d’hommes blancs, et que c’est ce qui explique leur accès à la terre : c’est une inférence de l’historien, non un énoncé des documents, et elle est rapportée ici comme telle. Une seconde étude, indépendante de Régent, donne le régime général où cette inférence se loge : Gautier compte trois fois plus d’affranchissements de femmes que d’hommes à la fin du XVIIIe siècle et décrit l’affranchissement obtenu d’un homme libre comme suspendu à son départ ou à son mariage. Elle écrit sur l’ensemble des Antilles françaises sans distinguer les colonies, et ses seuls chiffres nominatifs sont dominguois : elle donne une échelle, elle ne confirme aucun fait guadeloupéen.

  • Les Maîtres de la Guadeloupe. Propriétaires d’esclaves (1635-1848) — chapitre V, 5e génération, « Le rôle complémentaire des cultures secondaires » : répartition des 393 habitations de la Côte-sous-le-Vent en 1796, part des propriétaires par couleur et par sexe
  • Les esclaves femmes aux Antilles françaises, 1635-1848 — p. 427-428, rouvertes à l’image : « les affranchissements de femmes sont le triple de ceux des hommes à la fin XVIIIe et le double au XIXe », les totaux restant faibles jusqu’en 1830 ; l’amélioration obtenue d’un homme libre est transitoire, « que le goût de l’amant libre change, qu’il s’en retourne en France ou qu’il meurre », et « au mieux elles seraient affranchies lorsque le blanc rentrerait en France ou se marierait »

Frédéric Régent lit le développement du préjugé de couleur dans les colonies françaises, entre la fin de la guerre de Sept Ans (1763) et 1789, comme une réponse au dynamisme économique et démographique des affranchis et de leurs descendants : dans un contexte d’autonomisme des colons, les autorités coloniales redoutent un front commun des maîtres, et leur division en deux catégories permet au pouvoir métropolitain d’asseoir sa domination. En Guadeloupe, où toutes les terres sont concédées, où les places honorifiques à briguer sont rares et la concurrence économique féroce, « l’argument de la couleur devient un moyen pour écarter un rival ».

À garder en tête : C’est une interprétation d’ensemble, présentée comme telle par Régent, et rapportée ici comme lecture d’historien. Les intentions, elles, sont documentées mesure par mesure, et il cite les pièces : Maurepas en 1731, le Bureau des colonies en 1784, et Choiseul dans les années 1760 — « si par le moyen de ces alliances, les blancs finissaient par s’entendre avec les noirs libres, la colonie pourrait se soustraire facilement à l’autorité du roi ». Ce qui reste une synthèse est le tout : le maillon qui va du front commun redouté à la division en deux classes lui vient d’Auguste Lacour, historien blanc créole du XIXe siècle, dont il rapporte d’abord la thèse au conditionnel — les autorités « auraient institué » le préjugé — avant de la valider par Choiseul. Ce maillon est suivable, et il a été suivi : la note 17 de Régent donne Lacour, Histoire de la Guadeloupe, t. I, p. 393-394, page lue sur l’exemplaire du fonds local. Lacour y donne au motif deux pièces que Régent ne reprend pas — les instructions remises au prince de Rohan, nommé gouverneur de Saint-Domingue, et une lettre ministérielle du 18 octobre 1731 à MM. de Vienne et Duclos. Et les deux témoins de la phrase attribuée à Choiseul divergent sur trois points, non sur un seul, mis côte à côte depuis les deux textes du fonds. Une phrase entière d’abord : Régent fait ouvrir la citation par « Il faut décourager les unions légitimes des blancs avec des femmes de couleur », que Lacour n’a pas. La leçon ensuite : les blancs finiraient par s’entendre « avec les noirs libres » chez Régent, « avec les libres » chez Lacour ; l’argument porte sur un front commun de libres blancs, noirs et métis, que la seconde leçon embrasse et que la première restreint. Le ministre enfin : Régent le nomme Choiseul et son index le donne pour Étienne-François de Choiseul, quand Lacour, qui a eu la pièce sous les yeux, écrit « le ministre » sans le nommer. Les deux désignent pourtant le même document — Lacour, les instructions remises au prince de Rohan, nommé gouverneur de Saint-Domingue ; Régent, sa note 18, une lettre au gouverneur de Saint-Domingue en 1766, d’après Villiers et Duteil (1997, p. 123), ouvrage non détenu —, et aucun des deux ne fait le rapprochement. L’attribution n’est donc ni confirmée ni infirmée, et le nom ne suffit pas à la faire : deux Choiseul se succèdent à la Marine et aux Colonies dans ces années-là, Étienne-François puis son cousin César-Gabriel, duc de Praslin. Aucune des deux leçons n’a été confrontée à la pièce, et c’est elle qui trancherait les trois points d’un coup ; le volume de correspondance au départ pour Saint-Domingue en 1766 est porté à la file d’acquisition. Il la tempère lui-même en refermant son chapitre sur « des forces à la fois externes et internes », c’est-à-dire pas seulement une stratégie venue d’en haut. La formule qui fait du préjugé de couleur « la forme coloniale de la réaction nobiliaire » est également de lui.

  • Les Maîtres de la Guadeloupe. Propriétaires d’esclaves (1635-1848) — chapitre « 5e génération — Colonisation des Grands-Fonds, développement des cultures secondaires et émergence du préjugé de couleur », dernier paragraphe : périodisation de la fin de la guerre de Sept Ans à 1789, préjugé de couleur donné pour « la forme coloniale de la réaction nobiliaire », front commun des maîtres redouté dans un contexte d’autonomisme, division en deux catégories comme instrument du pouvoir métropolitain, conditions guadeloupéennes de la concurrence et « l’argument de la couleur devient un moyen pour écarter un rival » ; puis la phrase qui referme le chapitre sur « des forces à la fois externes et internes ». Plus haut dans le même chapitre, la thèse de Lacour au conditionnel et la citation de Choiseul. Localisation par chapitre et par intertitre, l’exemplaire détenu ne portant pas la pagination imprimée.