Lieu · Un lieu de l’esclavage aux Antilles
Les habitants du Bahoruco : vivre et négocier (1776-1786)
En mai 1783, au bourg espagnol de Neiba, dans le sud de l'île d'Hispaniola, des habitants des montagnes du Bahoruco, proches de Neiba, demandent la liberté et des terres à une lieue du bourg, pour y bâtir leur village et cultiver. Deux ans plus tard, les gouvernements des colonies française et espagnole leur proposent une liberté sous conditions : quitter leurs maisons de la montagne, s'installer là où les gouvernements les placeraient et pourchasser les futurs fugitifs.
Les années 1776-1782 et les premiers contacts sont connus surtout par la description de la colonie française que le juriste et colon Moreau de Saint-Méry publie en 1797 et 1798, écrite du côté des colons. L’avis de la Chambre d’agriculture, les lettres, le mémoire, le procès-verbal et les actes français de 1783 et 1785 sont lus dans les copies de la correspondance de la colonie conservées aux Archives nationales d’outre-mer (C9A 153 et C9B 35) ; les lettres, instructions et rapports espagnols, la liste espagnole et le journal de l’ingénieur Lorenzo Núñez sont connus par l’édition française de l’historien Jean-Pierre Tardieu, qui les résume ou les traduit, sans que leurs originaux, conservés à Séville, aient été lus pour cette page. Les paroles des habitants n’y parviennent que rapportées par des officiers, des commissaires ou un notaire, et la requête transmise à la Chambre d’agriculture en 1783 n’est pas recopiée au registre de la Chambre.
Période : Le siècle des grandes plantations et de la traite massive · Territoires : Hispaniola et circulations franco-espagnoles · Saint-Domingue
Le Bahoruco est un massif du sud d'Hispaniola, à la limite des deux colonies qui se partagent l'île : Saint-Domingue, la colonie française, à l'ouest, et Santo Domingo, la colonie espagnole, à l'est. Des marrons, personnes enfuies de l'esclavage, et leurs descendants y vivent dans un refuge que les Français nomment le Maniel.
Carte éditoriale — schéma d’orientation
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Le Bahoruco entre les deux colonies d’Hispaniola
Les habitants du Bahoruco rencontrent les envoyés des deux colonies à Neiba et à Cristóbal ; du côté français, le colon Saint-Larry ouvre les contacts depuis les Anses-à-Pitre, et les administrateurs décident à Port-au-Prince. L’acte de juin 1785 prévoit leur installation le long de la rivière du Sale-Trou, avec des vivres à prendre à Jacmel. Moreau de Saint-Méry situe leur repli vers le Nisao.
Limite de 1777 et Sale-Trou : carte Sonis-Vallance, 1796, BnF · autres lieux : Wikidata, CC0 · côtes : Natural Earth, domaine public · Voir sur Natural Earth · Tracé éditorial Esclavage-Antilles.fr, CC BY 4.0 · Voir la licenceSources de cette partie : Notice bibliographique [6] — Carte de l’isle St Domingue dressée pour l’ouvrage de M. L. E. Moreau de St Méry · Notice bibliographique [9] — Coordonnées de lieux d’Hispaniola (propriété P625), consultées le 12 et le 13 octobre 2026 · Notice bibliographique [10] — Coordonnées de lieux du sud d’Hispaniola autour du Bahoruco (propriété P625), consultées le 16 octobre 2026 · Notice bibliographique [7] — Les derniers « marrons » de Santo Domingo. Le maniel de Bahoruco (1760-1813) · Notice bibliographique [4] — Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, tome second · Notice bibliographique [11] — Land et Populated Places, échelle 1:10 millions
Se replier, guetter, échapper aux colonnes envoyées contre eux
Le juriste et colon Moreau de Saint-Méry, qui publie en 1797 et 1798 une description de la colonie française où il raconte ces années du côté des colons et des troupes, fait le portrait de leur manière de vivre, sans dater chaque trait ni nommer ses informateurs. « Leur vrai séjour est vers le Nisao, dans les montagnes qui sont au Nord d'Azua », dans la partie espagnole de l'île : c'est là qu'ils se retirent lorsqu'ils doivent quitter le Bahoruco, et où ils « trouvaient une subsistance facile dans les animaux sauvages ». Ils tiennent des postes avancés, des ajoupas, abris légers de branchages, gardés chacun par deux hommes ; « Leurs sentinelles sont des chiens dont ils ont un grand nombre », et « des espagnols vont acheter pour eux, dans la Partie Française même, des armes & des munitions ». Ils n'admettent les nouveaux venus qu'après s'être assurés qu'ils ne sont pas des espions ; Moreau leur prête aussi d'enlever « d'autres nègres dont ils faisaient de véritables esclaves » et de mettre à mort les suspects, sans citer aucun cas.
Selon Moreau, en 1776, ils attaquent un poste que la colonie française établit, « tandis qu'on construisait le corps-de-garde », puis viennent dans la partie française « assassiner, piller & enlever des nègres » : c'est-à-dire, selon lui, tuer, prendre des biens et emmener des personnes esclavisées des habitations. Les deux colonies se concertent, et une colonne française attaque leur établissement le 6 janvier 1777, « mais leurs chiens ayant aboyé la nuit précédente, ils s'étaient jettés dans le bois » ; en mars, un guide espagnol conduit la troupe à des cavernes où ils se seraient retirés, « mais les nègres venaient de les abandonner ». Errant ensuite pour ne pas être surpris, ils « furent quelquefois obligés de vivre de feuilles d'arbres & de fruits sauvages » : « Une dissenterie cruelle qui en fut la suite, & la petite vérole venue après elle, en moissonnèrent un grand nombre. » Ils pensent alors à se rendre, écrit Moreau, mais Santyague, qui vit parmi eux « depuis près de 50 ans », selon l'estimation de Moreau, et tient auprès d'eux le rôle de prêtre, les en détourne ; « Il leur a appris à prier en espagnol ». Dès avril 1777, ils reprennent leurs incursions, et le 3 juin 1777, un traité de police engage les deux colonies à continuer de faire la chasse aux marrons dans les montagnes de la frontière. Moreau écrit qu'ils « ne cessèrent pas leurs désordres en 1779, 1780 & 1781 ». À la fin de mars 1781, une nouvelle colonne rentre sans les avoir atteints, faute d'eau. Un mois d'octobre dont Moreau n'imprime pas l'année, la colonie installe de nouveaux postes de soldats, et y ajoute vingt volontaires, des « hommes de couleur de bonne volonté » payés trente sous par jour.
Demander la liberté et un village près de Neiba
En 1782, Saint-Larry, ancien arpenteur et lieutenant de milice, qui vit seul depuis 1779 aux Anses-à-Pitre, sur la côte sud près de la frontière, ouvre les contacts. Il confie son dessein de les porter « à se rendre & à former une peuplade de l'agrément du gouvernement » à Diègue Félis, « quarteron libre espagnol », c'est-à-dire un homme libre de la colonie espagnole que le classement colonial par la couleur dit d'un quart d'ascendance africaine ; l'historien Jean-Pierre Tardieu l'identifie à Diego Félix, que nomment les pièces espagnoles. Diego Félix fait passer aux habitants des présents de Saint-Larry, et quatorze habitants armés viennent avec lui à la plaine du Trou-Jacob. Leurs chefs parlent : Santyague, « nègre espagnol, créol de Banique », c'est-à-dire né à Banica, bourg de la partie espagnole, et Philippe, « créol des bois », né dans la montagne. Ils déclarent consentir à se retirer dans la paroisse de Neiba, du côté espagnol, et Santyague remet à Saint-Larry « 137 grains de maïs pour exprimer le nombre des nègres ».
Puis « les nègres qui voulaient se rendre », c'est-à-dire sortir du marronnage aux conditions qu'ils négocient, font demander par Diego Félix au Français Baudouin Desmarattes de rencontrer son fils, le jeune Jean-Marie Desmarattes. Le 17 avril 1783 — l'année est celle que donne Tardieu, Moreau n'imprimant que le jour et le mois —, le fils les retrouve à la pointe de Nisao, où arrivent « 32 nègres armés » ; ils restent ensemble jusqu'au 19. Les administrateurs de la colonie française apprennent ainsi « cette nouvelle démarche des nègres qui demandaient la liberté & un asile ».
Le 3 mai 1783, au Port-au-Prince, la Chambre d'agriculture, assemblée de colons que consulte le gouvernement de la colonie française, examine « les propositions qui lui ont été faites par ces esclaves fugitifs » : des fugitifs établis dans la partie espagnole les ont adressées à un colon des Anses-à-Pitres, au bord de la frontière, que le procès-verbal de la Chambre nomme Saint-Lary ; sa requête n'est pas recopiée au registre. Moreau rattache cet avis à la démarche des habitants du Bahoruco. Le gouverneur général Bellecombe et l'intendant Bongars, à la tête de la colonie française, jugent trop coûteux d'affranchir tous ces fugitifs en indemnisant leurs maîtres ; ils inclinent à libérer seulement ceux qui auraient amené les autres à se rendre, et les enfants nés dans les bois, et à les obliger tous à venir s'établir dans la partie française. La Chambre juge que « la voie de réduire les Negres marrons par la force semble devenir de plus en plus impraticable » et conseille d'accorder la liberté « indistinctement à chacun », pour qu'ils en jouissent « comme les autres affranchis en cette Colonie », mais à condition qu'ils abandonnent « le terrain qu'ils occupent actuellement dans la Partie espagnole » pour recevoir, dans la partie française, une portion de terre par famille. La même année, un mémoire français sur les marrons du Sud propose au contraire d'attaquer l'établissement principal qu'il leur attribue, avec l'accord de la cour d'Espagne ; rien n'indique que cette attaque ait été menée.
Au même moment, du côté espagnol, des habitants de la montagne s'adressent à Felipe de Frómesta, commandant de la frontière à Neiba. Selon les lettres de Frómesta que résume Tardieu, ils sollicitent « leur réduction dans les environs du bourg » : dans la langue des pièces, la réduction est un regroupement sous l'autorité coloniale ; eux demandent à s'établir près de Neiba. Ils avaient accepté d'envoyer une délégation au bourg pour la Pentecôte ; ils demandent à rencontrer Frómesta plus tôt, à la hatte de Cristóbal, un domaine d'élevage hors du bourg. Il y trouve une délégation où le curé de Neiba, Bobadilla, baptise les nourrissons et les adultes qui ne l'étaient pas encore. Quatorze délégués suivent la messe à l'église de Neiba, puis repartent à Cristóbal, « où ils retrouvèrent leurs femmes, chargées d'enfants ». Ils comptent revenir à la Pentecôte attendre la réponse du gouverneur. Frómesta transmet la demande d'un Santiago, « qui les commandait en second » : « outre la liberté », il sollicite « l'attribution de terres à une lieue du bourg où ils édifieraient leur village et s'adonneraient à la culture ». La lettre ne dit pas si c'est le Santyague du Trou-Jacob ; la demande, comme celle que Moreau rapporte, porte sur une installation près de Neiba.
Le gouverneur de Santo Domingo, Isidro de Peralta y Rojas, répond à Frómesta le 28 mai 1783 qu'il ne peut accorder seul la demande : le traité avec la France prévoit que les deux colonies se rendent leurs fugitifs, et la plupart des habitants viennent de la colonie française. Avant toute terre, il réclame « la liste des habitants du maniel avec leur nom, leur sexe, leur âge, leur aspect physique, le nom de leurs propriétaires et leur lieu de provenance dans l'une ou l'autre partie », de quoi retrouver pour chacun le maître et la colonie qui le réclament ; les habitants devraient aussi s'engager à « livrer tous ceux qui tenteraient de se réfugier auprès d'eux ». Le 30 mai, il propose au gouverneur français Bellecombe de les placer « sous l'autorité de chefs blancs avec obligation de n'admettre auprès d'eux aucun autre noir des deux nations, esclave ou libre, et de participer à la recherche des fugitifs et à la destruction de leurs maniels ». Le lendemain, il reproche à Frómesta d'avoir laissé tant d'entre eux entrer dans le bourg : il ne permettra plus de descendre « qu'à deux d'entre eux ». Au village libre que la délégation demandait, le gouverneur espagnol répond par un village surveillé, dont les habitants garderaient la montagne contre d'autres fugitifs.
Les habitants continuent de presser les Français. En novembre 1784, selon Moreau, « un chef & deux nègres » viennent chez Desmarattes « en marquer de l'impatience » ; en février 1785, deux chefs sont conduits au Port-au-Prince. Le 17 février 1785, Peralta remet ses instructions à Luis de Chávez y Mendoza, auditeur de l'Audience royale, le tribunal de Santo Domingo, qu'il charge de l'affaire comme commissaire. Chávez doit promettre le pardon et la liberté à ceux qui se présenteraient — « pardon » d'une fuite que la colonie tient pour une faute —, puis dresser « un recensement général des familles, en précisant leurs caractéristiques physiques et les marques qu'ils porteraient », signes par lesquels on retrouverait leurs anciens maîtres, pour attribuer chacun à l'une des deux colonies, au besoin « sur l'appartenance de leur mère ». Les habitants seraient installés dans le bourg de Neiba ou dans un village délimité par un ingénieur ; une escouade serait chargée « de vider les maniels » ; les habitants installés seraient tenus « d'arrêter et de livrer les futurs fugitifs des deux nations », sous peine de châtiment s'ils en cachaient, et servir dans les milices et les rondes « comme bons connaisseurs des montagnes ». Le même jour, Peralta signe un acte « concédant le pardon et la liberté aux noirs du maniel qui accepteraient leur réduction volontaire » : la liberté espagnole, elle aussi, suppose de quitter le maniel et de livrer d'autres fugitifs.
Discuter à Neiba avec les commissaires des deux colonies
En avril 1785, une délégation du maniel vient attendre à Neiba le commissaire de la colonie française. Selon les rapports de Chávez, elle compte seize personnes, « des deux sexes et de tout âge », logées à ses frais. Le commissaire tardant, elle repart. Santiago, dans les pièces espagnoles, reste à Neiba, laissé « sur place pour les représenter » ; les membres de la délégation que Chávez appelle les « français », c'est-à-dire des habitants tenus pour relevant de la colonie française, ne répondent pas à ses invitations à revenir. Chávez envoie Santiago chercher des nouvelles du commissaire de la colonie française, que les pièces espagnoles nomment Jean-Marie Baudouin Desmarattes, officier de milice de Jacmel. Desmarattes arrive enfin à Neiba. Le 4 mai 1785, devant les deux commissaires, Santiago, que Chávez nomme « le porte-parole des marrons du maniel », répète « qu'en aucune façon ils n'accepteraient de retourner dans la partie française ». Desmarattes lui oppose les assurances que les habitants auraient fait parvenir au gouverneur français ; Santiago les conteste : « Ils ne s'étaient jamais engagés de la sorte. » Les deux commissaires ne le font pas changer d'avis.
Le 8 mai, à l'église de Neiba, les deux commissaires tiennent une cérémonie que consigne un notaire. Devant le curé Bobadilla, les deux commissaires sont appelés à dire s'ils accordent « la liberté, l'asile et un accueil bienveillant à tous les noirs de leurs territoires respectifs réfugiés pour l'heure sur les montagnes de Bahoruco ». Les habitants doivent descendre dans les huit jours à Cristóbal pour être répartis : ceux que l'on dit « français » habiteront la partie française, les autres la partie espagnole ; « Ceux qui décideraient de persister dans leur condition de fugitifs se verraient soumis aux rigueurs de la loi ». Les commissaires jurent de tenir ces engagements. Santiago et cinq autres habitants, dont une femme, Juana, signent avec eux, après que Santiago leur a expliqué le contenu de l'acte.
Les habitants ne descendent pas ; les commissaires rapportent qu'ils invoquent la maladie. Chávez et Desmarattes montent alors eux-mêmes au maniel. Avant de partir, Chávez prend la précaution de « garder en otage chez lui deux femmes noires et leurs enfants » : ces femmes et ces enfants restent retenus chez lui, comme gages, pendant que les commissaires sont dans la montagne. Les pièces que résume Tardieu ne les nomment pas, ne disent pas combien d'enfants étaient retenus ni ce qu'il advint d'eux. Chávez envoie devant lui les deux intermédiaires en qui les habitants ont confiance : Diego Félix et Antonio Félix, propriétaire d'une hatte proche des montagnes et ami des habitants.
Recevoir les commissaires dans la montagne
Le 10 mai, le groupe part de Neiba : les deux commissaires, le curé Bobadilla, le notaire, un guide et un sous-lieutenant espagnol, Lorenzo Núñez, qui fait fonction d'ingénieur et doit dresser les plans d'une nouvelle implantation des habitants. Le journal de Núñez, que Tardieu a traduit, est le regard d'un officier venu préparer leur déplacement. Le groupe marche « sous la conduite d'un noir du maniel » et y entre le 12 mai au soir. Les habitants libèrent une hutte pour les visiteurs, et « La plupart des noirs se présentèrent peu à peu avec leurs familles pour recevoir la bénédiction du père curé » : « Ils le connaissaient presque tous, car il était déjà venu en cet endroit en d'autres occasions. » Cette nuit-là, une femme accouche dans une hutte au pied de la hauteur que les habitants appellent la Vigie, et « la naissance fut célébrée sur l'heure par une salve de coups de fusil » ; Núñez voit ensuite la mère, « avec sa fille nouvellement née ».
Le 13 mai, une partie des hommes ne vient pas à la réunion, « sous prétexte que beaucoup étaient à la chasse ». Ceux qui écoutent les commissaires le font « avec leurs armes à feu à la main » ou leurs lances posées tout près, puis se retirent, écrit Núñez, « la figure crispée, apparemment mécontents des propositions qu'on leur fit ». Les commissaires n'obtiennent « que la confirmation de leur refus de s'établir dans la partie française » ; « Seuls quelques-uns se risquèrent à dire qu'avec le temps, la confiance rétablie, ils pourraient reconsidérer leur décision ».
Núñez parcourt alors le campement, après avoir « invité le père curé pour cacher mon intention », et lève son plan. Il compte les huttes « jusqu'au numéro 42, chiffre qui correspond au nombre de l'ensemble » ; elles sont dispersées sur les versants, et c'est sur ce terrain que les habitants cultivent : « Ils ne plantent que des patates douces, un peu de canne, des bananiers ». « Leur commune alimentation est le cochon sauvage qu'ils chassent fort habilement. » Il ne voit aucune fortification : les habitants connaissent les arrivées par les informations « de leurs chasseurs, de leurs gardes et de leurs sentinelles continuellement en poste sur toutes les montagnes ». Il ne voit pas leur point d'eau, mais « les récipients disposés pour recueillir l'eau de pluie coulant des toits des huttes ». Des hémorragies ont tué certains habitants ; quand un malade est rapporté de la forêt, « Ils faisaient diligence pour le transporter sur leurs épaules au maniel. » Après trente-six heures sur place, les commissaires redescendent ; les habitants promettent une réponse dans les trois jours, mais « Au bout de quatre jours, aucun noir ne s'était montré ».
Classés entre deux colonies, promis à une liberté sous conditions
Le 28 mai 1785, à Neiba, les deux commissaires dressent le « Procès verbal & vérification des Negres Marrons établis dans les montagnes de Neybes » : la liste des habitants, ménage par ménage, avec leur âge approximatif, leur origine et leurs cultures. Santiago y est « Creole de Banica », environ cinquante ans, sans que rien établisse qu'il soit le Santyague de Moreau ; il vit avec sa femme Ignace, « Creole de la montagne », environ trente ans, et leurs enfants, Marie, quinze ans, Jean, sept ans, et un nourrisson de huit mois ; ils cultivent « deux Plantations en Ris, Mahis, Bananes, Cannes et autres vivres ». Philippe, environ trente ans, vit avec sa femme Marie et leurs filles Thérèse et Ursule. Bioro, « Creole de la montagne agé d'environ 60 ans », et sa femme, née dans la montagne et du même âge, ont trois plantations ; Pierre Alexandre et Salvadore, nés dans la montagne, ont quatre enfants. La liste espagnole que Chávez transmet à Peralta range les habitants en quarante-huit foyers : Rosa, quatorze ans, y est inscrite avec Barbara, âgée de quatre mois ; Muisunga, veuve, vit avec Ramón et Agustina et cultive deux plantations ; Julien, que la liste française dit « hollandais agé de trente ans, sans femme ni enfans ni Plantations », y vit seul.
Le procès-verbal sert à répartir les habitants recensés entre les deux colonies. Il attribue chacun à une couronne, « soit pour avoir appartenu eux mêmes à des maîtres François ou Espagnols, soit comme descendans de parens Esclaves de l'une ou de l'autre Nation » : des enfants nés dans la montagne sont ainsi attribués, dans le procès-verbal, à la colonie qui avait tenu leurs parents en esclavage. Presque tous sont attribués à la partie française. Le 8 juin, Chávez annonce à Desmarattes que le gouverneur espagnol Peralta consent à livrer les habitants aux Français, sauf Julien et Santiago, que l'on compte du côté espagnol.
Le 12 juin 1785, au Port-au-Prince, le gouverneur général Bellecombe et l'intendant Bongars, qui administrent ensemble la colonie française, ratifient le procès-verbal et signent un « Acte de Pardon ». L'acte prête aux habitants « le plus grand désir d'obtenir le Pardon de leur désertion » : leur fuite hors de l'esclavage y devient une faute qu'on leur remet. Chaque chef de famille recevra un acte de liberté, pour lui et les siens, avec « l'Etat Civil dont jouissent les autres affranchis », mais seulement une fois établi sur des terres concédées le long de la rivière du Sale-Trou, avec huit mois de vivres à prendre à Jacmel ; des lettres du 14 juin fixent pour chaque famille une concession « pour y Construire des Cabanes et y cultiver des vivres ». La convention ratifiée oblige les hommes à fournir des gardes pour poursuivre et arrêter les fugitifs des deux colonies, payés à chaque capture, et ordonne que leurs anciens établissements soient « entierrement détruits » pour ne pas en attirer d'autres. L'acte donne lui-même la raison des administrateurs : « l'utilité qu'on en pourra surtout tirer pour poursuivre et arrêter les Negres qui pourroient essayer a l'avenir de se retirer dans les montagnes ».
La même convention règle le foyer de Santiago. Pour qu'il reste avec Ignace et leurs enfants dans la partie française, « il est échangé Contre une Negresse qui passera dans la partie Espagnole », ou bien une compensation en argent sera payée. L'acte ne nomme pas cette femme, qui serait livrée à la colonie espagnole à sa place, et rien ne dit qui elle était ni si l'échange a été fait. Le 27 juin, Peralta refuse de ratifier tel quel l'accord, jugeant notamment sa traduction française « incohérente par rapport au droit espagnol pour le cas du rachat de Santiago », et refusant que des Français participent aux rondes dans les montagnes du Bahoruco, territoire espagnol.
Refuser le départ vers la partie française
En août 1785, Antonio de Rosas, chargé de livrer les habitants du maniel aux Français, écrit à Peralta que ceux qui sont descendus à Cristóbal réclament d'abord ce que leur doivent des habitants de Neiba : « plus de cent pesos qu'ils leur devaient pour des volailles et du petit bétail vendus lors des conférences ». Ils refusent d'aller plus loin sans être payés, et la convalescence de plusieurs femmes retarde aussi le départ. Rosas reste vingt et un jours au maniel, dans la montagne, à attendre le commissaire français, qui se dit malade. Peralta confie alors l'affaire à Ignacio Caro, commandant de Neiba.
Le 18 septembre, Caro reçoit Santiago et un habitant que les pièces espagnoles nomment Felipe, qu'il appelle « les principaux dirigeants du maniel », venus avec quatre autres habitants. Ils refusent de nouveau de passer dans la partie française, « proposition qu'ils n'avaient d'ailleurs jamais acceptée, prétendirent-ils », malgré les promesses de liberté signées par le gouverneur et l'intendant français que Caro leur oppose. Le rapport de Caro ajoute : « Le noir La Fortune s'était de son propre chef engagé en leur nom, sans aucun mandat de leur part, mais il reconnut son erreur par la suite. » Ce qu'ils veulent, écrit Tardieu, c'est « former leur village sur le territoire espagnol » ; Caro juge ce souhait inopportun.
Le 4 décembre, à la hatte de Cristóbal, descendent « vingt-et-un noirs, parmi lesquels La Fortune, Santiago et Solit […], les principaux dirigeants du maniel ». Ils hésitent d'abord à venir, « prétextant qu'ils n'y trouveraient rien à manger », et Caro les nourrit en « achetant pour cela une tête de bétail ». Venus « armés de fusils et de lances », ils écoutent Caro et Desmarattes. La Fortune, celui-là même dont l'engagement avait été désavoué, et Solit déclarent « que personne au maniel ne se résoudrait à passer dans la partie française ». Les habitants exigent de « jouir de leur liberté dans la partie espagnole » et demandent à Caro s'il a « la faculté de leur octroyer la liberté de rester dans la province ». Caro répond qu'étant esclaves des Français, c'est à ceux-ci de la leur donner. « C'était tout ce qu'ils voulaient savoir » : ils se retirent, et les négociateurs apprennent ensuite que « six ou sept des noirs en armes » les ont suivis jusqu'à Neiba.
Le 11 décembre 1785, à Versailles, le ministre écrit à La Luzerne et Marbois, qui administrent alors la colonie française. Il confirme au nom du roi la grâce accordée par Bellecombe et Bongars, mais demande à ses deux correspondants de surveiller « Scrupuleusement la conduite de ces nouveaux refugiés afin d'eviter qu'ils donnent azile chez eux a des esclaves fugitifs », et de faire savoir aux esclaves de la colonie « que jamais une grace semblable ne sera renouvellée ».
En février 1786, selon Moreau, les habitants du Bahoruco refusent aux commissaires des deux colonies « de se rendre où ils étaient attendus ». Ils restent dans la montagne. L'offre française de liberté exigeait qu'ils la quittent ; la liberté qu'ils réclamaient dans la partie espagnole, le commandant espagnol de Neiba venait de leur dire qu'il n'avait pas à la leur donner.
Dans un récit plus large
Cette fiche développe un point déjà présent dans le dossier suivant.
Résister et sortir de l’esclavage — Partir marron : quitter, tenir, revenir
Le mardi 18 août 1846, au Moule, en Guadeloupe, un propriétaire, Théodore Balangué, vient déclarer au maire que « Douze nègres de mon habitation di[te] Marchand sont en ce moment en état de marronnage », sur un atelier de « trente travailleurs ». L'avant-veille, un dimanche, des hommes et des femmes de cet atelier avaient reçu une instruction religieuse ; le soir, ils « étaient rassemblés autour de ma maison et entretenaient leur maîtresse de l'instruction qui leur avait été faite le jour même au bourg ». Le lundi, cinq d'entre eux se trouvaient absents. Balangué dit ne pouvoir attribuer leur départ « qu'à de mauvais conseils », qu'il impute aux « mauvaises dispositions » de quelques voisins à son égard.
Une autre fiche sur le même point
Cette fiche et la suivante établissent au moins une même chose.
Lieu
Fugitifs et marrons face à la limite de 1777, à Hispaniola
En 1776, dans les montagnes du sud de l’île vivent des marrons, personnes enfuies de l’esclavage, et leurs descendants ; les marrons y ont ouvert une clairière. La ligne que les commissaires français et espagnols sont chargés de borner longe un chemin où les grands arbres sont marqués faute de pierres. Une description de cette ligne la fait passer par le « défrichement des nègres Marons du Maniel ».
Sources de la fiche
Les références ci-dessous permettent de retrouver les documents et travaux utilisés. Les faits et interprétations qui structurent la fiche renvoient ensuite à des passages localisés et à leurs limites de portée. Les références sont rangées selon la nature du document atteint et sa relation aux événements : pièces produites au moment des faits ; actes anciens transmis par des copies ou des recueils postérieurs ; récits et études anciens, composés après les faits ; études, éditions et outils de recherche. La date de la notice indique la rédaction ou la publication lorsqu’elle est connue ; l’usage précise la période ou l’expérience racontée. Pour une copie ou un recueil, la notice donne la date de l’acte et celle de la copie ou de l’impression. Pour une édition savante, la notice distingue le texte transmis du travail de l’éditeur. Le libellé de chaque lien indique s’il conduit à la source en ligne, à une notice DOI, à un catalogue ou à la notice d’un éditeur.
Pièces produites au moment des faits
Bellecombe, gouverneur ; Bongars, intendant ; et auteurs des pièces jointes, Saint-Domingue, Correspondance générale de Bellecombe et Bongars, 1783 (1783).
La correspondance des administrateurs français pour 1783, conservée aux Archives nationales d’outre-mer, transmet l’avis de la Chambre d’agriculture du 3 mai et le mémoire sur les marrons du Sud.
Voir la page de cette sourceGouverneurs, intendants et administrateurs de Saint-Domingue ; bureaux du secrétariat d'État à la Marine, Saint-Domingue, Correspondance générale, 1785 (COL C9 B 35) (1785).
La correspondance de Saint-Domingue pour 1785, conservée aux Archives nationales d’outre-mer, transmet le procès-verbal et la liste française du 28 mai, l’Acte de Pardon du 12 juin et la minute ministérielle du 11 décembre.
Voir la page de cette source
Actes anciens transmis par des copies ou des recueils postérieurs
Médéric Louis Élie Moreau de Saint-Méry (éd.), Loix et constitutions des colonies françoises de l’Amérique sous le Vent, tome V (actes de 1766 à 1779 ; recueil imprimé en 1785).
Le recueil de lois de Moreau de Saint-Méry imprime le traité de police du 3 juin 1777, qui engage les deux colonies à chasser ensemble les marrons des montagnes de la frontière.
Voir la page de cette source
Récits et études anciens, composés après les faits
Médéric Louis Élie Moreau de Saint-Méry, Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, tome second (1798).
La description de la partie française publiée par Moreau de Saint-Méry en 1797 et 1798, dont le tome second paraît en 1798, donne le portrait de la vie des habitants, les poursuites de 1776 à 1781, les premiers contacts de 1782-1783 par Saint-Larry et Diego Félix, les démarches de 1784-1785 et le refus de février 1786, du point de vue des colons.
Voir la page de cette sourceMédéric Louis Élie Moreau de Saint-Méry, Description topographique et politique de la partie espagnole de l’isle Saint-Domingue, t. I (Philadelphie, 1796) (1796).
La description de la partie espagnole publiée par Moreau de Saint-Méry en 1796 situe le Maniel sur la limite convenue entre les deux colonies en 1776-1777.
Voir la page de cette sourceL. Sonis (dessin), Vallance (gravure), pour Moreau de Saint-Méry, Carte de l’isle St Domingue dressée pour l’ouvrage de M. L. E. Moreau de St Méry (1796).
La carte gravée par Vallance pour Moreau de Saint-Méry en 1796 fournit le tracé de la limite de 1777 et l’emplacement du Sale-Trou représentés sur la carte de cette page.
Voir la page de cette source
Études, éditions et outils de recherche
Jean-Pierre Tardieu, Les derniers « marrons » de Santo Domingo. Le maniel de Bahoruco (1760-1813) (2024).
L’ouvrage de Jean-Pierre Tardieu édite, résume et traduit les pièces espagnoles : lettres de Frómesta et de Peralta, instructions de 1785, rapports de Chávez, de Rosas et de Caro, journal de Lorenzo Núñez et liste espagnole des foyers.
Voir la page de cette sourceCrystal Nicole Eddins, Rituals, Runaways, and the Haitian Revolution: Collective Action in the African Diaspora (2022 ; Cambridge, Cambridge University Press, série Cambridge Studies on the African Diaspora).
L’étude de Crystal Nicole Eddins situe le Maniel dans les montagnes du Bahoruco et l’offensive franco-espagnole qui le vise à la fin de 1776.
Voir la page de cette sourceWikidata, Coordonnées de lieux d’Hispaniola (propriété P625), consultées le 12 et le 13 octobre 2026.
Les coordonnées de Wikidata situent Port-au-Prince et Jacmel sur la carte de cette page.
Voir la page de cette sourceWikidata, Coordonnées de lieux du sud d’Hispaniola autour du Bahoruco (propriété P625), consultées le 16 octobre 2026.
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Mai 1783 : une délégation demande des terres près de Neiba
Selon les lettres espagnoles que résume Jean-Pierre Tardieu, Felipe de Frómesta, commandant de la frontière à Neiba, bourg de la colonie espagnole de Santo Domingo, est sollicité en mai 1783 par des habitants du maniel « établis dans les montagnes de Neiba qui sollicitaient leur réduction dans les environs du bourg », c'est-à-dire leur établissement près de Neiba sous l'autorité espagnole. Frómesta écrit au gouverneur le 5 mai, puis le lendemain du 16 mai, jour où le conseil des échevins de Neiba appuie sa démarche. Les habitants avaient accepté d'envoyer une délégation au bourg pour la Pentecôte ; ils demandent à le rencontrer plus tôt, à la hatte de Cristóbal. Il y trouve « 46 individus dont le curé Bobadilla avait déjà baptisé les nourrissons et les adultes qui ne l'avaient pas encore été ». Quatorze d'entre eux suivent la messe à l'église de Neiba, puis repartent à Cristóbal, « où ils retrouvèrent leurs femmes, chargées d'enfants ». D'après Frómesta, la délégation veut revenir à Neiba pour la Pentecôte attendre la réponse du gouverneur. « Le noir Santiago qui les commandait en second, outre la liberté, sollicitait l'attribution de terres à une lieue du bourg où ils édifieraient leur village et s'adonneraient à la culture. » Frómesta joint à son courrier une lettre des échevins et la liste de « 42 baptêmes effectués lors de cette rencontre », que Tardieu compte comme 20 hommes et 22 femmes.
À garder en tête : Récit de Tardieu d'après les lettres de Frómesta et des échevins (Archivo General de Indias, Santo Domingo 1102), qui n'ont pas été vues : la demande des habitants passe par l'officier espagnol qui la transmet. « Réduction » est le mot des pièces pour un regroupement sous contrôle colonial, non celui des habitants. Les 46 sont la délégation rencontrée à Cristóbal, non l'effectif du maniel ; les 42 baptêmes sont une liste, dont Tardieu suppose qu'elle comptait beaucoup d'enfants, et ne permettent pas de dire que d'autres auraient refusé le baptême. Ce Santiago n'est pas identifié par la pièce au Santyague de Moreau de Saint-Méry.
- Les derniers « marrons » de Santo Domingo. Le maniel de Bahoruco (1760-1813) — pages imprimées 58-60 : sollicitation de Frómesta et pièces jointes p. 58 ; appui des échevins du 16 mai 1783, lettre du 5 mai, rencontre de Cristóbal et messe p. 59 ; demande de Santiago, liste des 42 baptêmes et décompte de Tardieu p. 60.
Les conditions du gouverneur espagnol, 1783-1785
Selon la correspondance espagnole que résume Jean-Pierre Tardieu, le gouverneur de Santo Domingo, Isidro de Peralta y Rojas, répond le 28 mai 1783 à Felipe de Frómesta, commandant de la frontière à Neiba, qu'il ne peut accorder seul la demande des habitants du maniel : le traité avec la France prévoit la remise mutuelle des fugitifs, et la plupart viennent de la colonie française. Il réclame d'abord « la liste des habitants du maniel avec leur nom, leur sexe, leur âge, leur aspect physique, le nom de leurs propriétaires et leur lieu de provenance dans l'une ou l'autre partie » ; ensuite, « ils auraient à s'engager à livrer tous ceux qui tenteraient de se réfugier auprès d'eux ». La lettre annonce aussi qu'on leur nommera quelqu'un pour les diriger et qu'on leur attribuera des terres pour leurs cultures. Le 30 mai, Peralta propose au gouverneur français Bellecombe de les placer « sous l'autorité de chefs blancs avec obligation de n'admettre auprès d'eux aucun autre noir des deux nations, esclave ou libre, et de participer à la recherche des fugitifs et à la destruction de leurs maniels » ; le 31, il reproche à Frómesta d'avoir laissé tant d'entre eux entrer dans le bourg et ne permettra plus de descendre « qu'à deux d'entre eux ». Les instructions remises le 17 février 1785 à l'auditeur Luis de Chávez y Mendoza, commissaire chargé de l'affaire, reprennent ces conditions : promesse de pardon et de liberté à ceux qui se présenteraient, puis « un recensement général des familles, en précisant leurs caractéristiques physiques et les marques qu'ils porteraient », afin d'attribuer chaque personne à l'une des deux colonies, au besoin « sur l'appartenance de leur mère » ; installation dans le bourg de Neiba ou dans un village délimité par l'ingénieur ; une escouade chargée « de vider les maniels » ; obligation pour les habitants installés « d'arrêter et de livrer les futurs fugitifs des deux nations », sous menace de châtiment s'ils en cachaient ; service dans les « milices, rondes périodiques comme bons connaisseurs des montagnes ». Le même jour, Peralta signe un acte « concédant le pardon et la liberté aux noirs du maniel qui accepteraient leur réduction volontaire ». Le 27 juin 1785, il refuse de ratifier tel quel l'accord franco-espagnol de Neybes, jugeant notamment sa traduction française « incohérente par rapport au droit espagnol pour le cas du rachat de Santiago » et contestant la participation française aux rondes dans les montagnes du Bahoruco, territoire espagnol.
À garder en tête : Lettres résumées et instructions traduites par Tardieu d'après l'Archivo General de Indias (Santo Domingo 1102), non vues. Ce sont des conditions et des ordres : ils ne prouvent ni recensement selon ces critères, ni installation, ni capture faite par les habitants. « Pardon », « liberté » et « réduction volontaire » sont les mots du gouvernement espagnol : la liberté promise y reste liée au départ du maniel et à la livraison d'autres fugitifs. Les marques dont parlent les instructions servent à retrouver les anciens maîtres ; leur nature n'est pas précisée dans ces pages.
- Les derniers « marrons » de Santo Domingo. Le maniel de Bahoruco (1760-1813) — pages imprimées 60-61 : réponse de Peralta à Frómesta du 28 mai 1783, lettre à Bellecombe du 30 mai, remontrance du 31 mai ; pages 64-66 : instructions à Chávez du 17 février 1785, articles 1 à 12 (« Notre traduction », n. 1 p. 66), et acte de pardon du même jour p. 66 ; page 85 : objections de Peralta du 27 juin 1785.
Le pardon de juin 1785 et ses conditions
Le 12 juin 1785, au Port-au-Prince, le gouverneur Bellecombe et l'intendant Bongars ratifient le procès-verbal de Neybes et signent un « Acte de Pardon » pour les marrons des montagnes de Neybes. Le texte dit qu'ils témoignent « le plus grand désir d'obtenir le Pardon de leur désertion » et de vivre dans la partie française « sous la protection de l'autorité des Loix », avec « l'Etat Civil dont jouissent les autres affranchis » ; il donne aussi la raison des administrateurs : « l'utilité qu'on en pourra surtout tirer pour poursuivre et arrêter les Negres qui pourroient essayer a l'avenir de se retirer dans les montagnes ». Le pardon couvre leur désertion « et celles de leurs Parents » ; un acte de liberté sera donné à chaque chef de famille, pour lui et les siens, une fois établis sur des terres concédées le long de la rivière du Sale-Trou, avec des vivres pour huit mois à prendre à Jacmel. Les lettres du 14 juin 1785 fixent ces emplacements à « dix a douze quarreaux par famille, pour y Construire des Cabanes et y cultiver des vivres ». La convention ratifiée oblige ces hommes à fournir des gardes « pour poursuivre et arrêter les Negres Fugitifs de l'une ou de l'autre Nation », payés par capture selon le traité de police entre les deux couronnes, et ordonne que leurs anciens établissements soient « entierrement détruits » pour ne pas attirer d'autres fugitifs. Elle règle enfin le cas de Santiago, venu de la partie espagnole et marié à Ignace, « Creole de la montagne » : pour qu'il reste avec les siens, « il est échangé Contre une Negresse qui passera dans la partie Espagnole », ou une compensation en argent sera payée — deux modalités prévues par l'acte, sans preuve ici que l'échange ait été exécuté.
À garder en tête : Actes de l'administration : le « désir » prêté aux marrons est formulé par ceux qui accordent le pardon. Ils prescrivent une installation qui n'a pas eu lieu (voir le refus de février 1786). On ne sait pas si l'échange de Santiago contre une femme a été exécuté ni qui elle était. Le montant de douze gourdes est donné par Moreau, non par ces pièces, qui renvoient au « Traité de Police ».
- Saint-Domingue, Correspondance générale, 1785 (COL C9 B 35) — vues 271-272 : ratification, échange de Santiago « Contre une Negresse », gardes fournis pour la poursuite des fugitifs, destruction des établissements ; vues 272-273 : « Acte de Pardon en faveur des Negres Etablis dans les montagnes de Neybes », 12 juin 1785 ; vues 274-276 : lettres du 14 juin 1785 aux officiers de Jacmel et au commandant du Sale-Trou (« dix a douze quarreaux par famille »).
- Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, tome second — page imprimée 501 (PDF 515) : le résumé de Moreau — prime de « douze gourdes » par prise « suivant le traité d'entre la France & l'Espagne du 3 Juin 1777 », pardon, liberté et vivres pour huit mois au 12 juin.
Selon la « Description des limites de l’Isle St-Domingue » que publie Moreau de Saint-Méry en 1796, ces…
Selon la « Description des limites de l’Isle St-Domingue » que publie Moreau de Saint-Méry en 1796, ces limites sont « convenues à la Attalaya le 29 Février 1776 » entre les plénipotentiaires des deux rois, Dom Joseph Solano, gouverneur de la partie espagnole, et le marquis d’Ennery ; leurs commissaires, Dom Joachim Garcia et le vicomte de Choiseul, sont chargés de « construire des piramides, poser des bornes ». Moreau publie aussi le « Traité arrêté, entre les ministres plénipotentiaires de leurs majestés très-chrétienne & catholique, concernant les limites des possessions Françaises & Espagnoles à Saint-Domingue. Du 3 Juin 1777 ». Au-delà des bornes 217 et 218, la ligne suit un chemin « le long duquel, tous les grands arbres sont marqués ( à défaut de pierres propres à faire des bornes dans les déserts ) » et passe notamment « par le défrichement des nègres Marons du Maniel », jusqu’aux sources de la rivière « nommée par les Espagnols Pedernales, & par les Français Rivière-des-Anses-à-Pitre », où deux bornes portent le numéro 219 ; « le lit de cette rivière est la limite des deux nations » jusqu’à son embouchure à la côte du Sud.
À garder en tête : Textes du traité et de la description des limites tels que Moreau les imprime en 1796 ; les pièces originales n’ont pas été consultées. La description dit par où passe la ligne bornée, non ce que les personnes du Maniel savaient de ce tracé ni comment elles le vivaient. La place du défrichement entre les bornes 218 et 219 se déduit de l’ordre du texte.
- Description topographique et politique de la partie espagnole de l’isle Saint-Domingue, t. I (Philadelphie, 1796) — t. I, p. xxiij (PDF 47) : titre du traité du 3 juin 1777 ; p. xxvij (PDF 51) : en-tête de la description des limites convenues à l’Atalaya ; p. xli (PDF 65) : bornes 217 à 220, arbres marqués, défrichement du Maniel, rivière des Anses-à-Pitre
Selon l’historienne Crystal Nicole Eddins, en décembre 1776, une offensive commune des Français et des…
Selon l’historienne Crystal Nicole Eddins, en décembre 1776, une offensive commune des Français et des Espagnols, forte de 180 hommes, part de la Croix-des-Bouquets contre les marrons du Maniel, qui occupent les montagnes du Bahoruco entre la partie du Sud et la partie de l’Ouest de la colonie française ; en janvier 1777, l’expédition peine à pénétrer la forêt et manque de vivres, et au printemps 1777 les marrons contre-attaquent à Fond-Parisien.
À garder en tête : Synthèse de 2022 : effectif, dates et issue sont ceux qu’Eddins rapporte, sans retour aux pièces ici.
- Rituals, Runaways, and the Haitian Revolution: Collective Action in the African Diaspora — chap. 5, p. 236-237 ; p. 283 pour les marrons du Maniel dans les montagnes du Bahoruco
Retraites, guetteurs et faim des marrons du Bahoruco selon Moreau
Moreau de Saint-Méry décrit, sans citer ses informateurs, la manière de vivre des marrons du Bahoruco. « Leur vrai séjour est vers le Nisao, dans les montagnes qui sont au Nord d'Azua », dans la partie espagnole de l'île ; c'est là qu'ils se retirent lorsqu'ils doivent quitter les montagnes du Bahoruco, d'où ils préparent leurs incursions et où ils « trouvaient une subsistance facile dans les animaux sauvages ». Leurs postes avancés sont des ajoupas, abris légers de branchages, tenus chacun par deux hommes qui se replient d'ajoupa en ajoupa « jusqu'au corps de troupes » ; « Leurs sentinelles sont des chiens dont ils ont un grand nombre », et « des espagnols vont acheter pour eux, dans la Partie Française même, des armes & des munitions ». Pour piller, ils s'embusquent et attendent le moment propice. Moreau affirme qu'« ils enlevaient aussi d'autres nègres dont ils faisaient de véritables esclaves », qu'ils n'admettent ceux qui viennent d'eux-mêmes qu'après s'être assurés qu'ils ne sont pas des espions et que « le moindre soupçon leur faisait donner la mort » ; il ne connaît qu'une personne qui se soit échappée de leur établissement, une femme dite mulâtresse appartenant à M. Fouquet, habitant des montagnes du Cul-de-Sac. Après l'expédition de Saint-Vilmé de 1777, errant pour ne pas être surpris, ils « furent quelquefois obligés de vivre de feuilles d'arbres & de fruits sauvages » : « Une dissenterie cruelle qui en fut la suite, & la petite vérole venue après elle, en moissonnèrent un grand nombre. » Selon Moreau, ils avaient alors pensé à se rendre, mais Santyague, qui vit parmi eux « depuis près de 50 ans », les en détourne ; il tient parmi eux le rôle de padre, de prêtre, et « Il leur a appris à prier en espagnol ». Moreau écarte enfin, comme ce qu'on « débitait sur leur nombre », l'estimation que la peur des colons avait portée jusqu'à 1 800.
À garder en tête : Portrait d'ensemble écrit par Moreau du côté des colons, qui mêle le passé et le présent de la rédaction sans dater chaque trait ni nommer ses informateurs ; aucun habitant du Bahoruco n'y parle. L'enlèvement « d'autres nègres » dont ils auraient fait des esclaves et la mise à mort des suspects sont ses affirmations, sans cas daté. Le rôle de Santyague est présenté par Moreau comme une emprise religieuse (« Abusant de leur superstition ») : c'est son jugement, non une observation rapportée. Les « près de 50 ans » de Santyague diffèrent des « 45 ans » de captivité que Moreau lui prête deux pages plus haut.
- Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, tome second — page imprimée 502 (PDF 516) : l'estimation de 1 800, le séjour vers le Nisao au nord d'Azua et la retraite depuis le Bahoruco, la subsistance par les animaux sauvages, les ajoupas, les chiens, les achats d'armes, les embuscades, l'admission des fugitifs, l'évasion de la femme de M. Fouquet, la faim, la dysenterie et la petite vérole après l'expédition de Saint-Vilmé, Santyague et la prière en espagnol.
Raids, expéditions manquées et postes autour du Bahoruco
Selon Moreau de Saint-Méry, colon et juriste qui publie en 1797 et 1798 sa description de la partie française de Saint-Domingue et raconte ces années du côté des colons et des troupes, les habitants des montagnes du Bahoruco attaquent en 1776 le poste que le gouverneur général d'Ennery fait établir au Boucan-Patate, « tandis qu'on construisait le corps-de-garde », puis viennent « assassiner, piller & enlever des nègres depuis les Grands-Bois & le Fond-Parisien jusqu'au Sale-Trou ». Les chefs des colonies française et espagnole se concertent alors. M. de Saint-Vilmé, major pour le roi au Mirebalais, arrive le 27 décembre 1776 à la Croix des Bouquets avec vingt grenadiers et vingt chasseurs du régiment du Port-au-Prince, que rejoignent des miliciens de couleur de plusieurs paroisses ; il attaque leur établissement le 6 janvier 1777, « mais leurs chiens ayant aboyé la nuit précédente, ils s'étaient jettés dans le bois qui était si fourré que la troupe ne put pas y pénétrer ». Un Espagnol guide ensuite la troupe vers des cavernes où ils se seraient retirés ; repartie le 6 mars, elle les atteint, « mais les nègres venaient de les abandonner », et rentre au Port-au-Prince le 26 mars. L'expédition coûte 80 000 livres, et les habitants du Cul-de-Sac et du Port-au-Prince fournissent pendant trois mois « 50 nègres & 40 mulets pour le transport des vivres » : des hommes esclavisés que leurs maîtres mettent au portage de la colonne. Dès avril 1777, les marrons descendent au Fond-Parisien, où l'on envoie trente chasseurs ; le 6 mai 1777, ils frappent au Boucan-Greffin, où ils reparaissent le 29 novembre 1778 pour piller l'habitation de M. Coupé et emmener Anne, une femme esclavisée que Moreau désigne comme sa « ménagère ». Moreau écrit qu'ils « ne cessèrent pas leurs désordres en 1779, 1780 & 1781 ». Une colonne partie de Jacmel à la fin de mars 1781 rentre sans les avoir atteints, faute d'eau aux Anses-à-Pitre. En octobre, de « nouveaux crimes » font établir un sergent et dix hommes du Port-au-Prince aux Grands-Bois, autant au Fond-Verrettes, et vingt « hommes de couleur de bonne volonté » payés trente sous par jour sur un terrain de Madame de Lilancour.
À garder en tête : Récit rétrospectif de Moreau, sans citation des pièces qu'il emploie : « désordres », « ravages » et « crimes » sont ses mots, et les violences y sont attribuées sans détail ni victimes nommées, sauf Anne. Le chiffre de 180 hommes que Moreau donne pour le rassemblement de la Croix des Bouquets peut se lire comme le total des miliciens ou comme celui de toute la colonne. Dans la phrase sur le 6 mai 1777, le pronom « ils » suit une phrase sur les chasseurs envoyés au Fond-Parisien ; le mot « ravages » le rapporte aux marrons. Le mois d'octobre des postes n'a pas d'année dans sa phrase, qui suit la colonne de mars 1781.
- Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, tome second — pages imprimées 498-499 (PDF 512-513) : le poste du Boucan-Patate et les raids de 1776, l'expédition de Saint-Vilmé de décembre 1776 à mars 1777, son coût et le portage fourni par les habitants p. 498-499 ; les incursions d'avril et de mai 1777 et de novembre 1778, la colonne de mars 1781 et les postes d'octobre p. 499.
L’article VII du « Traité définitif de Police » du 3 juin 1777 juge que « la retraite des Esclaves marons…
L’article VII du « Traité définitif de Police » du 3 juin 1777 juge que « la retraite des Esclaves marons dans les montagnes escarpées, et leur propagation résultante de la liberté et de l’indépendance avec lesquelles ils y vivent » nuisent aux colons des deux nations. Pour les « priver entierement » de « cet asyle qui est pour eux un sujet d’encouragement à la fuite et à la révolte », il convient que les deux nations « continueront à en faire la chasse dans les montagnes des frontieres », en s’accordant au besoin pour cette « espece de battue ou de petite guerre ». Les marrons pris sont employés aux travaux publics en attendant la réclamation de leurs maîtres ; faute de réclamation dans l’année, l’esclave appartient à la nation qui l’a pris, qui en dispose selon ses lois, « tant en la partie pénale […] qu’en la partie de faveur relativement à sa liberté ».
À garder en tête : Texte d’un traité tel que Moreau de Saint-Méry l’imprime ; il dit ce que les deux cours prévoient contre les marrons, non les chasses effectivement menées après 1777.
- Loix et constitutions des colonies françoises de l’Amérique sous le Vent, tome V — t. V, p. 774 (PDF 792), art. VII
Saint-Larry et les Desmarattes, intermédiaires français
Moreau de Saint-Méry présente M. de Saint-Larry, qui ouvre en 1782 les contacts avec les marrons du Bahoruco, comme « ancien arpenteur & lieutenant de milice, établi depuis 1779 aux Anses-à-Pitre », canton de la côte sud proche de la frontière espagnole, « éloigné de toute habitation française, & assez voisin d'Espagnols mal policés » ; il ajoute que les colons installés près du corps-de-garde des Anses-à-Pitre après le traité des limites de 1776 ont quitté ce canton à la suite de plusieurs assassinats et que Saint-Larry y « resta seul ». Saint-Larry rend compte de ses démarches à M. Darcé, major pour le roi à Jacmel, et à M. de Vincent, commandant en second au Port-au-Prince, qui lui répondent d'entretenir la correspondance. Le second relais français est la famille Desmarattes : les marrons font demander à M. Baudouin Desmarattes de voir son fils, que Moreau appelle « le jeune Desmarattes » et nomme plus loin « M. Jean-Marie Desmarattes fils ». L'historien Jean-Pierre Tardieu date de « 17 avril 1783 » l'entrevue de ce fils avec les marrons, dont Moreau n'imprime que le jour et le mois, et écrit que « Desmarattes, poursuivant ses bons offices en 1784 », obtient du gouverneur, « le chevalier Guillaume Léonard de Bellecombe », qu'il reçoive Diego Félix et deux chefs des marrons en février 1785.
À garder en tête : Moreau n'imprime pas l'année de l'entrevue d'avril : l'année 1783 est celle que donne Tardieu. Tardieu situe l'entrevue « dans leur camp », quand Moreau la place à la pointe de Nisao, où trente-deux hommes armés arrivent deux heures après le signal de Diègue Félis. Dans la phrase de Tardieu sur les bons offices de 1784, « Desmarattes » ne dit pas s'il s'agit du père ou du fils. Saint-Larry est la graphie de Moreau ; des pièces administratives de 1783 écrivent Saint-Lary.
- Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, tome second — pages imprimées 499-501 (PDF 513-515) : Saint-Larry, ses fonctions et son établissement aux Anses-à-Pitre p. 499 ; Darcé et Vincent, Baudouin Desmarattes et « le jeune Desmarattes » p. 500 ; « M. Jean-Marie Desmarattes fils » p. 501 ; page imprimée 503 (PDF 517) : le départ des colons des Anses-à-Pitre après le traité des limites de 1776 et Saint-Larry resté seul.
- Les derniers « marrons » de Santo Domingo. Le maniel de Bahoruco (1760-1813) — page imprimée 22 : « M. de Saint-Larry, des Anses-à-Pitre », Baudouin Desmarattes et son fils, l'entrevue du 17 avril 1783, les bons offices de 1784 et la réception de février 1785 par Bellecombe.
Diego Félix, l'intermédiaire libre de la frontière
L'intermédiaire que Moreau de Saint-Méry appelle Diègue Félis, « quarteron libre espagnol » — homme libre de la partie espagnole, que le classement colonial par la couleur dit d'un quart d'ascendance africaine —, est identifié par l'historien Jean-Pierre Tardieu à Diego Félix : il écrit « Diègue Félix [Diego Feliz] », puis « Diego Félix », et note que « plusieurs membres de la famille intervinrent dans l'affaire ». Selon Moreau, c'est à lui que Saint-Larry, des Anses-à-Pitre, s'ouvre en 1782 du dessein de porter les marrons du Bahoruco « à se rendre & à former une peuplade de l'agrément du gouvernement » ; c'est par lui qu'il leur fait passer des présents, et c'est avec lui que viennent les quatorze hommes de la rencontre du Trou-Jacob. Moreau nomme aussi Antonio Félis, « autre quarteron libre », parmi les voisins espagnols de la frontière à qui Saint-Larry en parle. Tardieu ajoute que Diego Félix « se fit le porte-parole des marrons » pour demander à Baudouin Desmarattes une entrevue avec son fils, et qu'il est reçu avec deux chefs des marrons par le gouverneur Bellecombe en février 1785. Tardieu juge que cette proposition d'établissement, qu'il retrouve dans les pièces espagnoles, « correspondrait donc bien à la position initiale des marrons lors de ces premiers contacts, contrairement aux allégations postérieures du gouverneur français ». Il présente enfin un Antonio Félix, « propriétaire d'une hatte proche des montagnes de Bahoruco et ami des marrons », qui confirme en 1785 au commissaire espagnol Luis de Chávez leur refus de s'installer dans la partie française.
À garder en tête : L'identification de Diègue Félis à Diego Félix est celle de Tardieu ; Moreau imprime tantôt « Félis », tantôt « Felis ». Tardieu ne dit pas si Antonio Félix appartient à cette famille, et le rapprochement avec l'Antonio Félis de Moreau n'est fait par aucun des deux. En citant Moreau à la page 22, Tardieu imprime « l'agrément du gouverneur » là où Moreau porte « du gouvernement », et place « [De l'autre] » devant les chefs marrons, alors que chez Moreau « de l'autre » côté se tiennent Saint-Larry, Lopez et Silvère : sa citation ne se reprend pas sans retour à Moreau. Le jugement sur la position initiale des marrons est une interprétation de Tardieu tirée de pièces espagnoles qui n'ont pas été vues.
- Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, tome second — page imprimée 500 (PDF 514) : Diègue Félis, « quarteron libre espagnol », et Antonio Félis, « autre quarteron libre » ; le dessein de Saint-Larry, les présents passés par Diègue Félis et sa présence à la rencontre du Trou-Jacob.
- Les derniers « marrons » de Santo Domingo. Le maniel de Bahoruco (1760-1813) — page imprimée 22 : « Diègue Félix [Diego Feliz] » et la note 1 sur les membres de la famille, le porte-parole des marrons auprès de Baudouin Desmarattes, la réception de février 1785 et le jugement de Tardieu sur la position initiale des marrons ; page imprimée 75 : Antonio Félix et le premier rapport de Chávez, daté du 7 avril 1785.
Les marrons du Bahoruco demandent la liberté et un asile
Selon Moreau de Saint-Méry, après 1782, les marrons établis dans les montagnes du Bahoruco, entre la partie française et la partie espagnole de Saint-Domingue, entrent en pourparlers par l'intermédiaire de Diègue Félis, « quarteron libre espagnol ». À la plaine du Trou-Jacob, quatorze d'entre eux, armés, rencontrent l'officier de milice Saint-Larry ; leurs chefs, Santyague, « nègre espagnol, créol de Banique », et Philippe, « créol des bois », déclarent consentir à se retirer dans la paroisse de Neybe, et Santyague donne « 137 grains de maïs pour exprimer le nombre des nègres ». Puis « les nègres qui voulaient se rendre » font demander à voir le fils de Baudouin Desmarattes, qui les rencontre à la pointe de Nisao du 17 au 19 avril, où arrivent « 32 nègres armés » ; les administrateurs sont informés de « cette nouvelle démarche des nègres qui demandaient la liberté & un asile ». Le 3 mai 1783, la Chambre d'agriculture du Port-au-Prince est d'avis de leur donner la liberté s'ils s'établissent dans la partie française. En novembre 1784, « un chef & deux nègres » viennent chez Desmarattes « en marquer de l'impatience » ; en février 1785, deux chefs sont conduits au Port-au-Prince.
À garder en tête : Récit de Moreau, écrit après les faits à partir de pièces administratives qu'il ne cite pas : les paroles prêtées aux chefs et le sens de leur démarche sont rapportés par des intermédiaires coloniaux. L'année de la rencontre du Trou-Jacob et du voyage d'avril n'est pas imprimée (après « Enfin en 1782 »). Le nombre de 137 est celui que Moreau attribue aux grains de maïs ; il ne recoupe pas exactement les 130 du procès-verbal de 1785. Le rapprochement de Santyague avec le Santiago de la liste reste une hypothèse du dossier, non une identification établie par le récit.
- Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, tome second — pages imprimées 499-501 (PDF 513-515), paroisse des Cayes de Jacmel, canton des Anses-à-Pitre : Saint-Larry en 1782, la rencontre du Trou-Jacob, les 137 grains de maïs, le voyage de Desmarattes fils du 8 au 19 avril, la « démarche des nègres qui demandaient la liberté & un asile », l'avis du 3 mai 1783, l'impatience de novembre 1784 et les chefs conduits au Port-au-Prince en février 1785.
Mai 1783 : la Chambre d'agriculture et les propositions des fugitifs
Le 3 mai 1783, la Chambre d'agriculture du Port-au-Prince, assemblée de colons consultée par l'administration de Saint-Domingue, examine une dépêche du gouverneur général et de l'intendant, datée du Cap le 20 avril. La dépêche transmet une requête du sieur Saint-Lary, « habitant aux Anses-à-Pitres » près de la limite espagnole, sa lettre du 9 avril à Darcé, commandant pour le roi à Jacmel, et la réponse de celui-ci. Selon les administrateurs, Saint-Lary, « qui avoit réussi à déterminer ces mêmes Negres à se rendre à des conditions raisonnables », expose dans sa requête « les propositions qui lui ont été faites par ces esclaves fugitifs ». Les administrateurs jugent trop coûteux d'affranchir tous ces fugitifs en indemnisant leurs maîtres ; ils inclinent à libérer ceux qui auraient amené les autres à se rendre et les enfants nés dans les bois, et veulent les obliger à venir s'établir séparément dans la partie française plutôt que de leur laisser le terrain qu'ils occupent. La Chambre estime que « la voie de réduire les Negres marrons par la force semble devenir de plus en plus impraticable » et conseille d'accepter leur reddition à trois conditions : « Qu'ils abandonneront le terrain qu'ils occupent actuellement dans la Partie espagnole & viendront s'établir dans la Partie françoise, où le Gouvernement distribuera à chaque famille une portion de terrain non concédé à cultiver » ; « Que la liberté sera accordée indistinctement à chacun desdits Negres marrons & qu'ils en jouiront comme les autres affranchis en cette Colonie » ; enfin que les propriétaires ne soient indemnisés que pour les personnes de « la liste jointe à la requête » parties depuis dix-huit mois au plus, au prix réglé pour les esclaves exécutés par la justice. Elle arrête de renvoyer les pièces et sa délibération aux administrateurs.
À garder en tête : Avis consultatif, non décision : la délibération ne dit pas ce que les administrateurs en ont fait. La requête de Saint-Lary et la liste jointe ne sont pas copiées dans le registre : les propositions des fugitifs ne sont connues que par le résumé qu'en donnent les administrateurs, et leurs auteurs ne sont ni nommés ni comptés. La pièce ne nomme pas le lieu habité par ce groupe au-delà de « la Partie espagnole » ; qu'il s'agisse des habitants du Bahoruco, ou que ce Saint-Lary soit le Saint-Larry dont parle Moreau de Saint-Méry, n'est pas établi par elle.
- Saint-Domingue, Correspondance générale de Bellecombe et Bongars, 1783 — vues 32-34 : extrait des registres de la Chambre d'agriculture du Port-au-Prince, 3 mai 1783 — pièces transmises et position des administrateurs (v. 32-33), avis de la Chambre et ses trois conditions (v. 33-34), renvoi aux administrateurs (v. 34).
Nissau, le marché de Neybe et un projet d'expédition
Un mémoire sur les marrons de la partie du Sud, conservé dans la correspondance du gouverneur Bellecombe et de l'intendant Bongars pour 1783, décrit la limite de Saint-Domingue reculée par le traité de 1776 de la rivière de Neybe jusqu'à celle des Anses-à-Pitres. Son auteur reconnaît que « Les éclaircissemens que l'on a sur leur Compte sont des plus vagues » : ses informateurs « n'ont osé s'avancer que Jusqu'au Petit trou ». Il écrit : « Leur Principal établissement est à Nissau, d'où ils vont au marché de Neybe », bourg espagnol, où ils font vendre leurs produits par des Espagnols, dont « ils Reçoivent en Echange des armes, Munitions, et leurs premiers Besoins en marchandises » que ceux-ci vont chercher à Jacmel. Selon lui, les groupes qui attaquent les habitations ne partent pas de Nissau mais de la crête de la montagne de la Selle, où ils tiennent des détachements de 20 à 40 hommes sous des « ajoupas de feuilles », abris de feuillage. Il conclut : « C'est donc à Nissau qu'il faut se porter ». Comme les Espagnols ne laisseront entrer une troupe sur leur territoire qu'« à moins des ordres les Plus Précis de leur Cour », il propose d'obtenir d'abord ces ordres, puis de débarquer « Cent hommes au petit trou, autant aux anses à Pitres », cent autres venant par le Cul-de-Sac, pour occuper l'établissement : « on les forcera au moins faute de Vivres, de se disperser ». Il recommande aussi des chiens pour les débusquer dans les bois et les cavernes.
À garder en tête : Mémoire de projet, écrit du côté de ceux qui veulent détruire ces établissements, sur des renseignements que son auteur dit lui-même indirects : il ne prouve ni que l'expédition ait été autorisée ou menée, ni l'exactitude des échanges qu'il décrit. Il parle des marrons du Sud au pluriel, sans les rattacher au seul maniel du Bahoruco. Que Nissau, graphie du mémoire, désigne le même lieu que le Nisao de Moreau de Saint-Méry n'est pas établi par la pièce. L'auteur n'est pas nommé dans ces vues.
- Saint-Domingue, Correspondance générale de Bellecombe et Bongars, 1783 — vues 315-322 : mémoire sur les marrons de la partie du Sud — limite de 1776 (v. 315), renseignements vagues et informateurs arrêtés au Petit-Trou (v. 318), Nissau, marché de Neybe et échanges (v. 319), crête de la Selle et détachements (v. 319-320), projet sur Nissau et chiens (v. 321-322).
La Description de Moreau situe en 1785 la cessation des « ravages » attribués aux marrons et la visite…
La Description de Moreau situe en 1785 la cessation des « ravages » attribués aux marrons et la visite protocolaire de Mendoza, sans les relier. À l’article du Maniel, elle date de cette année la cessation des ravages attribués aux marrons. Cent pages plus loin, dans une notice de protocole : « Don Louis Chavez de Mendoza, doyen de l’Audience royale de Santo-Domingo, étant venu au Port-au-Prince au mois de mai 1785, pour l’affaire des nègres marons de Bahoruco, le conseil supérieur lui offrit les honneurs de la séance, qu’il ne put accepter, faute d’habit noir ; il se plaça sur le banc des gens du roi. »
À garder en tête : La notice est de protocole : elle donne le motif de la venue en une incise et ne dit rien de ce qui fut conclu — ni traité, ni articles, ni contrepartie, ni sort des personnes concernées. Le rapprochement avec la cessation déclarée depuis 1785 est fait ici : la Description ne le formule pas, et l’on ne peut affirmer que la venue du doyen ait produit cet effet plutôt que l’inverse. Que l’affaire ait été traitée entre les deux couronnes n’implique pas qu’elle l’ait été avec les intéressés, dont aucun n’est nommé ni cité.
- Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, tome second — page imprimée 410 (PDF 424) : la venue de Don Louis Chavez de Mendoza au Port-au-Prince en mai 1785 pour l’affaire des nègres marons de Bahoruco, les honneurs offerts par le conseil supérieur et le détail de l’habit noir.
- Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, tome second — page imprimée 309 (PDF 323) : la phrase « Mais depuis 1785, comme je le dirai à l’article de la paroisse des Cayes-de-Jacmel, les ravages de ces nègres & l’effroi qu’ils répandaient, ont cessé. » Elle date une cessation sans la rattacher à la venue de Don Louis Chavez de Mendoza.
Les 48 foyers du tableau espagnol
Jean-Pierre Tardieu publie sous forme de tableau la liste des habitants du maniel du Bahoruco que l'auditeur Luis de Chávez y Mendoza, commissaire espagnol, transmet en 1785 au gouverneur de Santo Domingo, Isidro de Peralta y Rojas. Le tableau range les habitants en 48 foyers, pour un total imprimé de 133 personnes, et compte pour chaque foyer ses plantations, mot que la pièce emploie pour les terres cultivées. Le premier foyer est celui de Santiago de Banica et d'Ignacia, avec María, Juan et Domingo, et deux plantations ; au cinquième, Felipe et María vivent avec Teresa et Úrsula, avec deux plantations. Rosa, âgée de quatorze ans, est inscrite avec Barbara, âgée de quatre mois, au dix-neuvième foyer ; la veuve Muisunga, avec Ramón et Agustina et deux plantations, au trente-cinquième ; Julián, dit Olandés, seul avec une plantation, au quarante et unième. Tardieu répartit ces 48 foyers en 21 couples avec enfants, dix couples sans enfants, six femmes seules avec enfants, dont deux veuves, et onze hommes célibataires.
À garder en tête : Tableau composé par Tardieu d'après une liste espagnole de l'Archivo General de Indias (Santo Domingo 1102) qui n'a pas été vue : graphies, liens de parenté et convention de comptage restent ceux de son édition. Le total de 133 n'est pas l'effectif établi du maniel : la copie française du procès-verbal de Neybes conservée aux ANOM en compte 130, et le premier foyer porte un total de sept pour cinq personnes nommées. Le tableau inscrit Barbara au foyer de Rosa sans que ces pages disent leur relation. La répartition en types de foyers est le décompte de Tardieu, avancé contre une autre lecture de la même liste. Une liste dressée pour répartir les habitants entre deux colonies ne rend pas leurs propres récits.
- Les derniers « marrons » de Santo Domingo. Le maniel de Bahoruco (1760-1813) — pages imprimées 43-46 : tableau des 48 foyers et total imprimé de 133 (n. 1 p. 43 sur le terme employé pour les terres cultivées) — foyers 1 et 5 p. 43-44, foyer 19 p. 44, foyer 35 p. 45, foyer 41 p. 46 ; page 47, n. 1 : répartition des foyers par Tardieu.
Santiago devant les deux commissaires, 4 mai 1785
Selon les rapports de l'auditeur Luis de Chávez y Mendoza, commissaire espagnol, que résume Jean-Pierre Tardieu, une délégation du maniel du Bahoruco vient en avril 1785 attendre à Neiba le commissaire français : « Une délégation de 16 noirs, des deux sexes et de tout âge, s'était présentée à Neiba pour l'attendre, aux frais de l'auditeur. » Le commissaire tardant, la délégation repart, sauf Santiago, laissé « sur place pour les représenter » ; ses compagnons dits « français » restent sourds aux invitations de Chávez à y retourner. Chávez envoie ensuite Santiago chercher des nouvelles de Jean-Marie Baudouin Desmarattes, officier de milice de Jacmel et commissaire français, qui arrive enfin à Neiba. Le 4 mai 1785, devant les deux commissaires, Santiago, « le porte-parole des marrons du maniel », répète « qu'en aucune façon ils n'accepteraient de retourner dans la partie française ». Desmarattes lui oppose les assurances que les habitants auraient fait parvenir au gouverneur français ; Santiago le conteste : « Ils ne s'étaient jamais engagés de la sorte. » Les deux commissaires ne le font pas changer d'avis.
À garder en tête : Les paroles de Santiago ne sont connues que par le rapport de Chávez, résumé en français par Tardieu d'après l'Archivo General de Indias (Santo Domingo 1102), non vu : ce ne sont pas ses mots conservés. Que Santiago parle au nom de tous les habitants est ce que dit le rapport, non un mandat attesté. La contradiction entre son refus et les « assurances » invoquées par Desmarattes n'est pas tranchée par ces pages, qui ne montrent pas ce qui avait été transmis au gouverneur français.
- Les derniers « marrons » de Santo Domingo. Le maniel de Bahoruco (1760-1813) — pages imprimées 76-77 : délégation de seize personnes signalée par Chávez le 14 avril 1785 et son départ le 17 (p. 76-77), mission confiée à Santiago et arrivée de Desmarattes (p. 77), échange du 4 mai rapporté par Chávez le 5 mai 1785 (p. 77).
Mai 1785 : un serment à Neiba, deux femmes retenues, un refus au maniel
Selon les pièces espagnoles que résume Jean-Pierre Tardieu, les deux commissaires, Luis de Chávez y Mendoza pour Santo Domingo et Jean-Marie Desmarattes pour Saint-Domingue, tiennent le 8 mai 1785, à l'église de Neiba, une cérémonie consignée par le notaire Antonio Pérez : d'après Chávez, cinq familles de créoles dites « françaises » ont accepté de s'établir dans la partie française. Devant le curé Bobadilla, on leur demande s'ils accordent « la liberté, l'asile et un accueil bienveillant à tous les noirs de leurs territoires respectifs réfugiés pour l'heure sur les montagnes de Bahoruco » ; les habitants doivent descendre dans les huit jours à Cristóbal, les créoles « français » pour habiter la partie française, les Espagnols la partie espagnole, et « Ceux qui décideraient de persister dans leur condition de fugitifs se verraient soumis aux rigueurs de la loi ». Les commissaires jurent de tenir ces engagements et signent avec les témoins et « les noirs Santiago, Juan Francisco, Julián, Lorenzo, Gabriel et Juana à qui Santiago expliqua son contenu ». Les habitants ne descendent pas, invoquant la maladie. Avant de monter au maniel avec Desmarattes, Bobadilla et l'ingénieur, Chávez prend la précaution de « garder en otage chez lui deux femmes noires et leurs enfants » : il retient ces femmes et ces enfants chez lui comme gages pendant que les commissaires sont au maniel, et envoie devant eux les deux intermédiaires en qui les habitants ont confiance, Antonio et Diego Félix. Au maniel, les commissaires n'obtiennent « que la confirmation de leur refus de s'établir dans la partie française » ; « Seuls quelques-uns se risquèrent à dire qu'avec le temps, la confiance rétablie, ils pourraient reconsidérer leur décision ». Après trente-six heures sur place, les commissaires redescendent ; les habitants promettent une réponse dans les trois jours, mais « Au bout de quatre jours, aucun noir ne s'était montré ».
À garder en tête : Récit de Tardieu d'après le procès-verbal notarié et les lettres de Chávez (Archivo General de Indias, Santo Domingo 1102), non vus. Le mot « otage » est celui de son résumé ; ces pages ne nomment pas les deux femmes, ne disent pas combien d'enfants étaient retenus avec elles ni ce qu'il advint d'eux, et rien ne permet de leur donner un nom tiré des listes. Les cinq familles ne sont pas nommées et leur départ n'est pas attesté. La « maladie » est le motif rapporté par les commissaires. Les signataires noirs signent un acte que Santiago leur explique ; il ne dit pas qu'ils agissent au nom de tout le maniel.
- Les derniers « marrons » de Santo Domingo. Le maniel de Bahoruco (1760-1813) — page imprimée 78 : accord annoncé de cinq familles, rapport de Chávez du 10 mai 1785 ; pages 78-79 : cérémonie du 8 mai à l'église de Neiba, serment et signataires ; page 79 : refus de descendre, femmes et enfants gardés « en otage », envoi d'Antonio et de Diego Félix ; pages 79-80 : propositions au maniel, refus, trente-six heures sur place, délai de trois jours et silence au bout de quatre ; pages 35-38 : séjour des visiteurs au maniel d'après le journal traduit.
Le maniel vu par l'ingénieur espagnol en mai 1785
Jean-Pierre Tardieu traduit en entier le journal d'un officier espagnol venu au maniel du Bahoruco en mai 1785 : le sous-lieutenant Lorenzo Núñez, qui fait fonction d'ingénieur et doit dresser les plans d'une nouvelle implantation des habitants. Parti du bourg de Neiba le 10 mai avec le curé Bobadilla, le notaire Antonio Pérez, un guide et les deux commissaires français et espagnol, le groupe marche « sous la conduite d'un noir du maniel » et y entre le 12 mai au soir. L'officier rapporte qu'on libère une hutte pour les visiteurs et que « La plupart des noirs se présentèrent peu à peu avec leurs familles pour recevoir la bénédiction du père curé » : « Ils le connaissaient presque tous, car il était déjà venu en cet endroit en d'autres occasions. » Le 13 mai, une partie des hommes ne vient pas, « sous prétexte que beaucoup étaient à la chasse » ; ceux qui écoutent les commissaires le font « avec leurs armes à feu à la main » ou leurs lances déposées tout près, puis se retirent « la figure crispée, apparemment mécontents des propositions qu'on leur fit ». L'officier parcourt alors le campement en ayant « invité le père curé pour cacher mon intention », afin de lever le plan. Il compte les huttes « jusqu'au numéro 42, chiffre qui correspond au nombre de l'ensemble », dispersées sur les versants ; c'est sur ce seul terrain qu'ils cultivent : « Ils ne plantent que des patates douces, un peu de canne, des bananiers ». « Leur commune alimentation est le cochon sauvage qu'ils chassent fort habilement. » Il ne voit aucune fortification : les habitants surveillent les arrivées grâce aux informations « de leurs chasseurs, de leurs gardes et de leurs sentinelles continuellement en poste sur toutes les montagnes ». Il ne voit pas leur point d'eau, mais remarque « les récipients disposés pour recueillir l'eau de pluie coulant des toits des huttes ». Des hémorragies ont tué certains habitants ; un malade est rapporté de la forêt : « Ils faisaient diligence pour le transporter sur leurs épaules au maniel. » La nuit de l'arrivée, une femme accouche dans une hutte au pied de la hauteur que les habitants appellent la Vigie, et « la naissance fut célébrée sur l'heure par une salve de coups de fusil » ; l'officier voit la mère, « avec sa fille nouvellement née ».
À garder en tête : Traduction française par Tardieu d'un journal espagnol déjà publié par Deive ; le manuscrit, conservé à l'Archivo General de Indias (Santo Domingo 1102), n'a pas été vu. Les pages du journal ne portent ni le nom de leur auteur ni l'année : le nom de Núñez et la date de 1785 viennent du récit de Tardieu (p. 66 et 79). Tout le passage est le regard d'un officier venu lever un plan pour déplacer les habitants, et qui dit avoir caché son intention ; « noirs » est son vocabulaire. Les 42 huttes sont un compte de son plan, non un nombre de familles ni de personnes. La mère et sa fille ne sont pas identifiées à des personnes des listes de 1785. Ce que l'officier voit en mai 1785 ne décrit pas les années antérieures.
- Les derniers « marrons » de Santo Domingo. Le maniel de Bahoruco (1760-1813) — pages imprimées 32-39 : journal traduit par Tardieu (« Notre traduction », n. 1 p. 32, d'après l'édition de C. Esteban Deive, 1985), entrées du 10 au 15 mai — départ et composition du groupe p. 32 et n. 2, guide p. 32-33, accueil et bénédiction p. 35, réunion armée et levé du plan p. 36, huttes, cultures, chasse, guetteurs et eau p. 37, maladie et naissance p. 38, retour par Cristóbal p. 39 ; page 66 : le sous-lieutenant Lorenzo Núñez, faisant fonction d'ingénieur, chargé des plans de la nouvelle implantation ; page 79 : la montée des commissaires de mai 1785, dont Tardieu dit connaître le trajet par ce journal.
Le procès-verbal de Neybes, 28 mai 1785
Le 28 mai 1785, à Neybes, deux commissaires, Don Louis de Chavez y Mendoza pour la partie espagnole et Jean-Marie Desmarattes pour la partie française de Saint-Domingue, dressent le « Procès verbal & vérification des Negres Marrons établis dans les montagnes de Neybes ». Ils comptent 130 personnes. L'état nominatif range chacune par ménage, avec son âge approximatif, son origine et ses cultures : Santiago, « Creole de Banica », environ cinquante ans, marié à Ignace, « Creole de la montagne », environ trente ans, avec Marie, 15 ans, Jean, 7 ans, et un nourrisson de huit mois, et « deux Plantations en Ris, Mahis, Bananes, Cannes et autres vivres » ; Bioro, « Creole de la montagne agé d'environ 60 ans », et sa femme, née dans la montagne et du même âge, avec trois plantations ; André, environ soixante ans, et sa femme ; Philippe, environ trente ans, sa femme Marie et leurs filles Thérèse et Ursule ; Pierre Alexandre et Salvadore, nés dans la montagne, et leurs quatre enfants ; Julien, « hollandais agé de trente ans, sans femme ni enfans ni Plantations ». Le procès-verbal classe ces personnes selon qu'elles relèvent de l'une ou l'autre couronne, « soit pour avoir appartenu eux mêmes à des maîtres François ou Espagnols, soit comme descendans de parens Esclaves de l'une ou de l'autre Nation » : 125 sont attribuées à la partie française.
À garder en tête : Pièce de recensement faite par deux puissances qui revendiquent ces personnes : l'appartenance par descendance est la catégorie des commissaires, non un fait sur les personnes. Les âges sont approximatifs ; le prénom du nourrisson de Santiago (« Domengo » ou « Domengero », selon la transcription indépendante) et plusieurs âges des vues 266-270 sont d'une lecture incertaine. Les vues 266-269 n'ont pas été transcrites entièrement : la composition d'ensemble par ménage n'est pas recomptée ici. « Créole de la montagne » dit le lieu de naissance déclaré, non depuis quand la communauté existe.
- Saint-Domingue, Correspondance générale, 1785 (COL C9 B 35) — vues 263-271, pièce « N.° 7 » : préambule (v. 263-264), Julien et la famille de Santiago (v. 264), début de l'état nominatif — Bioro, André, Santiague, Philippe, Pierre Alexandre, Sébastien, Joseph (v. 265), fin de l'état et clôture « Fait à Neybes le 28 may 1785 » (v. 270-271) ; copie de la main d'un copiste.
- Saint-Domingue, Correspondance générale, 1785 (COL C9 B 35) — vues 271-272 : ratification par Bellecombe — « le nombre des Negres Marrons […] s'élève a 130, surquoi 125 ayant été reconnus appartenir aux François pour avoir été leurs Esclaves ou être issus de Parens qui l'étoient ».
Neybes, 1785 : deux versions du compte
La version française du procès-verbal de Neybes du 28 mai 1785 que publie Jean-Pierre Tardieu, traduite de l'espagnol — Tardieu en donne pour traducteur Juan Tomati — et signée de Jean-Marie Desmarattes, commissaire français, dit avoir reconnu « cent-trente-trois » marrons, dont « six [version espagnole : deux] » venus de la partie espagnole : Julien, Hollandais d'environ trente ans, et Santiago, créole de Banica, d'environ cinquante ans, marié à Ignacia, née dans la montagne, avec trois enfants, Marie, Jean et Domingue, soit « une famille de cinq personnes ». La ratification du gouverneur français Bellecombe, datée du Port-au-Prince le 10 juin 1785 dans cette édition, porte que le nombre de ces marrons « s'élève à 133, sur qu'oy 131 ayant été reconnu appartenir aux françois pour avoir été leurs esclaves, ou être issus des parents qui l'etaient ». Le 8 juin, Chávez annonçait déjà à Desmarattes que son gouverneur consentait à livrer les habitants, sauf Julián et Santiago, et que Diego Félix accompagnerait « les 131 marrons ». Le tableau espagnol que Tardieu publie par ailleurs totalise lui aussi 133 personnes. La copie française du même procès-verbal conservée aux Archives nationales d'outre-mer écrit en revanche « Cent Trente » personnes, et sa ratification « 130, surquoi 125 » attribuées aux Français.
À garder en tête : Ces nombres sont ceux qu'écrivent les commissaires et le gouverneur dans chaque version, non des effectifs vérifiés : les copies espagnole et française ne sont pas collationnées ligne à ligne, et aucune des deux n'explique l'écart entre 133/131 et 130/125. Tardieu juge la version française qu'il publie traduite « d'une façon souvent approximative » ; les originaux de l'Archivo General de Indias (Santo Domingo 1102) n'ont pas été vus. Additionner les catégories d'une version ne corrige pas l'autre. Être « reconnu appartenir aux françois » est un classement colonial par l'ancien maître ou l'ascendance, non un fait sur les personnes.
- Les derniers « marrons » de Santo Domingo. Le maniel de Bahoruco (1760-1813) — pages imprimées 81-84 : courrier de Chávez du 8 juin 1785 (« les 131 marrons », p. 81) ; version française du procès-verbal du 28 mai 1785, « cent-trente-trois », « six [version espagnole : deux] », Julien et la famille de Santiago, signature et traducteur (p. 82-83, orthographe initiale respectée selon n. 1 p. 82) ; ratification de Bellecombe du 10 juin 1785, « 133 » et « 131 » (p. 84) ; pages 43-46 : total imprimé de 133 au tableau espagnol.
- Saint-Domingue, Correspondance générale, 1785 (COL C9 B 35) — vue 264 : « Cent Trente » ; vues 271-272 : ratification — « s'élève a 130, surquoi 125 ayant été reconnus appartenir aux François ».
Août-décembre 1785 : rester libres dans la partie espagnole
Selon les lettres espagnoles que résume Jean-Pierre Tardieu, Antonio de Rosas, chargé de livrer les habitants du maniel aux Français, écrit en août 1785 au gouverneur Peralta que ceux qui sont descendus à Cristóbal réclament l'argent que leur doivent des habitants de Neiba — « plus de cent pesos qu'ils leur devaient pour des volailles et du petit bétail vendus lors des conférences » — et refusent d'aller plus loin sans être payés ; la convalescence de plusieurs femmes retarde aussi le départ. « Rosas resta au maniel pendant 21 jours » à attendre le commissaire français, qui se dit malade. Peralta confie alors l'affaire à Ignacio Caro, commandant de Neiba. Le 18 septembre, Caro reçoit Santiago et Felipe, « les principaux dirigeants du maniel, accompagnés de quatre marrons ». Ils refusent de nouveau de passer dans la partie française, « proposition qu'ils n'avaient d'ailleurs jamais acceptée, prétendirent-ils », malgré les promesses de liberté signées par le gouverneur et l'intendant français que Caro leur oppose : « Le noir La Fortune s'était de son propre chef engagé en leur nom, sans aucun mandat de leur part, mais il reconnut son erreur par la suite. » Ce qu'ils veulent, écrit Tardieu, c'est « former leur village sur le territoire espagnol » ; Caro juge ce souhait inopportun. Le 4 décembre, à la hatte de Cristóbal, descendent « vingt-et-un noirs, parmi lesquels La Fortune, Santiago et Solit (Sal ?), les principaux dirigeants du maniel », d'abord réticents, « prétextant qu'ils n'y trouveraient rien à manger » : Caro les nourrit en « achetant pour cela une tête de bétail ». Venus « armés de fusils et de lances », ils écoutent Caro et Desmarattes ; La Fortune et Solit déclarent « que personne au maniel ne se résoudrait à passer dans la partie française ». Les habitants exigent de « jouir de leur liberté dans la partie espagnole » et demandent si Caro a « la faculté de leur octroyer la liberté de rester dans la province ». Caro répond qu'étant esclaves des Français, c'est à ceux-ci de la leur donner. « C'était tout ce qu'ils voulaient savoir », répondent-ils, et ils se retirent ; les négociateurs apprennent ensuite que « six ou sept des noirs en armes » les ont suivis jusqu'à Neiba.
À garder en tête : Toutes ces paroles passent par les rapports de Rosas et de Caro, hostile aux habitants, que Tardieu résume d'après l'Archivo General de Indias (Santo Domingo 1102), non vu. Le jour du mois d'août et le mois de la rencontre du 18 ne sont pas imprimés dans la phrase même : ils se déduisent des lettres datées qui l'encadrent. Les déclarations de septembre et de décembre sont celles de délégations de six puis de vingt et une personnes, à des dates différentes ; elles ne prouvent pas la décision unanime de tout le maniel. Ce que La Fortune avait accepté, et devant qui, n'est pas établi par ces pages ; « Solit (Sal ?) » est la lecture hésitante de Tardieu.
- Les derniers « marrons » de Santo Domingo. Le maniel de Bahoruco (1760-1813) — page imprimée 86 : lettres d'Antonio de Rosas reçues en août 1785 — dette des habitants de Neiba, femmes convalescentes, vingt et un jours au maniel, relais confié à Caro ; page 87 : rencontre de Caro avec Santiago, Felipe et quatre autres habitants le 18 (mois donné par la lettre de Caro du 12 septembre qui précède), désaveu de La Fortune, demande d'un village espagnol ; pages 95-96 : compte rendu de Caro du 6 décembre 1785 sur la rencontre du 4 à Cristóbal.
Ordre royal de publier un avertissement sur la grâce du Bahoruco
Dans la minute de sa réponse aux administrateurs La Luzerne et Marbois, datée de Versailles le 11 [décembre ?] 1785, le ministre résume l'affaire du Bahoruco : une bande de marrons établie « depuis longtems » au-delà de la rivière de Neybe, sur le terrain espagnol, faisait des incursions vers le Sale-Trou, et aucune expédition « depuis 20 ans » n'avait réussi ; les commissaires ont compté « 130 individus, hommes, femmes et enfants dont 125 appartiennent a la partie françoise et cinq a la partie espagnolle ». Selon la minute, le roi confirme la grâce accordée en son nom, mais charge les administrateurs de surveiller « Scrupuleusement la conduite de ces nouveaux refugiés afin d'eviter qu'ils donnent azile chez eux a des esclaves fugitifs », et de faire savoir aux esclaves de la colonie « que jamais une grace semblable ne sera renouvellée ».
À garder en tête : Minute de cursive, lourdement raturée, et non la lettre expédiée : les passages cités sont des passages non barrés, l'un en marge ; le mois est lu sur un signe abrégé ambigu, que Moreau donne comme décembre. L'avertissement est un ordre ; on ignore s'il fut publié et comment.
- Saint-Domingue, Correspondance générale, 1785 (COL C9 B 35) — vues 229-234 : minute raturée de la lettre ministérielle « à MM. le C.te de la Luzerne et Marbois » ; incursions et expéditions (v. 229), dénombrement de 130 (v. 231), confirmation de la grâce, surveillance des « nouveaux refugiés » et avertissement aux esclaves (v. 233-234, corps et marge).
- Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, tome second — page imprimée 501 (PDF 515) : « Le 11 Décembre 1785, une lettre du ministre approuva toute cette opération, en trouvant cependant qu'on s'était un peu pressé de la faire. »
Février 1786 : les marrons du Bahoruco restent dans la montagne
Selon Moreau de Saint-Méry, les marrons du Bahoruco refusent, en février 1786, aux commissaires français et espagnol « de se rendre où ils étaient attendus » ; il l'attribue aux « insinuations de quelques espagnols qui avaient leur chasse & leur pêche presque pour rien ». Il ajoute que « plusieurs d'entr'eux » étaient déjà venus se faire baptiser à Neybe, qu'ils ont depuis « ponctuellement exécuté » leur promesse de ne plus faire d'incursions, mais que « leur voisinage écarte encore les cultivateurs, & les postes de maréchaussée ont été rétablis ». Il note parmi eux « des hommes de 60 ans qui n'ont jamais habité que ces forêts où ils sont nés ».
À garder en tête : La cause du refus est celle que croit Moreau (« l'on croit ») ; les marrons ne sont pas cités. Aucune pièce de C9B 35 lue ici ne porte le refus de 1786 (le volume s'arrête à 1785 pour ce dossier) ; la suite, après 1786, n'est connue que par Moreau.
- Description topographique, physique, civile, politique et historique de la partie française de l’isle Saint-Domingue, tome second — pages imprimées 501-502 (PDF 515-516) : le refus de février 1786, son explication par Moreau, les baptêmes à Neybe, la promesse tenue, le rétablissement des postes de maréchaussée et les « hommes de 60 ans » nés dans ces forêts.